|
Traduit de l’arabe par Mohammed
Chaouki Zine
Note
:
Le texte qui suit est une introduction au phénomène
du discours religieux tel qu’il a été traité par Nasr Abu Zaïd dans son
livre " Critique du discours religieux " qui était, jusqu’au début des
années 1990 [sous forme d’articles], une bombe à retardement. Sa publication
en 1992 avait suscité la fureur des milieux religieux, notamment l’autorité
religieuse d’El Azhar. Abu Zaïd s’est vu refuser sa promotion à l’Université
du Caire où il enseignait la langue et la littérature arabes. A dire vrai,
le courage du Dr. Abu Zaïd pour critiquer et dénouer les trames entrelacées
du discours religieux visait, en réalité, l’émancipation de la religion
de tous les abus qui peuvent avoir lieu et qui ont véhiculé l’histoire
virulente et cauchemardesque des arabes. Tel était son dessein, mais son
destin était l’exclusion et l’accusation d’apostasie. En lisant " Critique
du discours religieux ", nous nous trouvons devant une machine de guerre
contre les discours statiques et régressifs qui, volontairement ou involontairement,
perpétuent notre pensée dans la sphère de la faillite et la léthargie
millénaire. Mais " Critique du discours religieux " est aussi une théorisation
minutieuse et remarquable de l’herméneutique, de la tradition et de la
dimension historique de la religion. Il est nécessaire de souligner que
le " discours religieux " ne doit pas être confondu avec la religion.
Le discours religieux est un discours " sur " la religion, systématisé
et institutionnalisé dans un groupe, parti, courant, dogme ou idéologie.
Le discours religieux est une " possibilité interprétative " de la religion
qui prétend détenir le langage " vrai " et " véridique " sur son message
et ses préceptes.
Dr. Mohammed Chaouki Zine
Cette étude prend le discours religieux pour sujet
d’analyse, sans prendre en compte, dans ce discours, la distinction médiatique
entre " modéré " et " extrémiste ". En réalité, la différence entre ces
deux discours est dans le degré et non pas dans la nature. La preuve c’est
que le chercheur n’en décèle aucune différence, du point de vue des origines
et des fondements ou des mécanismes. L’adéquation apparaît dans le fait
que les deux discours s’appuient sur des éléments statiques dans le discours
religieux en général, des éléments essentiels et incontestables. Nous
abordons deux éléments constituant le noyau de ce discours, à savoir "
le texte " (Nass) et " la souveraineté " (Hakimiyya).
De même que les deux discours se superposent du point de vue des fondements
théoriques, ils se correspondent, également, dans les mécanismes qu’ils
utilisent dans la formulation des idées et des conceptions et dans la
persuasion des autres. C’est ainsi que les techniques et les mécanismes
du discours se multiplient en fonction de la prolifération des instruments
produisant ce discours et ses outils cognitifs. Cette étude s’attarde
sur l’un des mécanismes les plus importants de ce discours et qui consiste
dans le dévoilement de son niveau idéologique. Ceci réunit la modération
et l’extrémisme d’une part et les juristes et les prêcheurs de l’autre
part.
Ces mécanismes se résument dans ces éléments essentiels :
1.. l’unification entre la pensée et la religion et la suppression
de la distance entre le sujet et l’objet.
2.. l’explication des phénomènes (naturels ou sociaux) en les attribuant
à un principe ou cause initiale.
3.. la dépendance au pouvoir des " ancêtres " ou de la " tradition
" et ce après avoir transformé les textes de la tradition - textes secondaires
et commentateurs - en des textes premiers et indiscutables auréolés d’une
sacralisation impérieuse.
4.. le triomphe de l’évidence mentale et de l’esprit péremptoire
excluant toute opposition épistémique sauf dans des domaines restreints
relevant de la jurisprudence.
5.. la négligence de la dimension historique qui se voit dans l’esprit
pleurnichard exaltant le passé glorieux et triomphaliste.
1 - l’unification
de la pensée et de la religion :
Depuis les premiers instants dans l’histoire islamique - en l’occurrence
depuis la descente de la révélation et la formation des textes - il y
avait une conviction selon laquelle les textes religieux ont un impact
puissant dans les domaines de la vie humaine quoique d’autres domaines
font partie de la raison et l’expérience humaines. Au départ, les musulmans
se demandaient si l’action du prophète était conditionnée par la révélation
ou par l’expérience et la raison. Ils se distinguaient souvent en proposant
une autre action relevant de l’expérience et de la raison. Les exemples
en sont nombreux et submergent tous les instruments du discours religieux,
dans les livres, les articles, les discours, les prêches et les émissions
radiotélévisées. Malgré tout, le discours religieux dans tous les domaines
de la vie passe outre aux nuances formulées dans le principe prophétique
" vous êtes mieux instruits dans les affaires de votre vie d’ici-bas ".
Le discours religieux ne se contente pas de promulguer les lois du texte,
mais amalgame, d’une façon mécanique et arbitraire, entre les textes religieux
et ses lectures et ses interprétations faites sur eux. En conséquence,
le discours religieux ne supprime pas seulement la distance cognitive
entre le " sujet " et " l’objet ", mais aussi il va au-delà en prétendant
sa capacité de dépasser toutes les conditions et les entraves existentielles
et cognitives pour aboutir à l’intention divine enfouie dans ces textes.
En faisant, le discours religieux contemporain ne réalise pas à quel point
il pénètre un territoire dangereux, celui de " parler et agir au nom de
Dieu " que le discours islamique, tout au long de son histoire - sauf
quelques exceptions - évitait de frôler. Et pourtant le discours religieux
contemporain incrimine et dénonce cette conduite en parlant de l’attitude
de l’église chrétienne vis-à-vis de la science et des scientifiques au
Moyen Age.
Le discours religieux contemporain agit comme s’il procédait de postulats
incontestés.. Tous parle de " l’Islam " sans que le doute s’empare d’eux
et réalisent qu’en fait ils parlent de leur " propre " conception et leur
compréhension de l’Islam et de ses textes.
L’un des représentants du courant islamiste modéré disait : " il n’y a
pas un islam progressiste et un autre régressif, ni un islam révolutionnaire
et un autre apathique. Il n’y a pas non plus un islam politique et un
autre social, ni d’ailleurs un islam pour les gouvernants et un autre
pour les gouvernés. Il existe un islam unique et un livre unique que Dieu
a révélé à son envoyé et que l’envoyé de Dieu a communiqué aux gens "
(Fahmi Huwaydi, "El Qur’an wa el sultan" (le Coran et le pouvoir), Le
Caire, 1982, p.7). Néanmoins, l’histoire de l’Islam contredit ce discours.
Car cette histoire a assisté à " la pluralité " des tendances, des idéologies,
des courants de pensée et des " schismes " fondés pour des raisons sociales,
économiques et politiques et qui ont formulé leurs conceptions et leurs
attitudes par l’effort intellectuel (ijtihad) et l’interprétation (tawil)
des textes religieux. Mais persister de croire à l’existence d’un islam
unique et de refuser le pluralisme effectif débouche sur deux conclusions
: (1) l’Islam a un sens unique et invariable exempté du mouvement de l’histoire
et sans être influencé par la différence des sociétés, sans compter la
multiplication des groupes et des clans en fonction de la différence des
intérêts au sein de la même société ; (2) ce sens unique et immuable est,
généralement, accaparé par un groupe d’humains - les savants religieux
- dont les membres sont acquittés de toutes les erreurs et les désirs
de la nature humaine.
2 - L’attribution
des phénomènes à un principe unique :
Parler d’un islam uniforme, immuable et accessible uniquement par l’élite
des savants est un élément d’une structure instrumentaliste plus vaste
du discours religieux. L’instrument par lequel ce discours promulgue ses
lois n’est pas censé être un simple sentiment religieux et une profession
de foi, mais il menace quasiment tous les domaines de la vie humaine et
sociale et paralyse l’activité de la " raison " dans la vie de l’individu
et de la société..
Si tous les dogmes croient que le monde doit son existence à une cause
efficiente et originelle - Dieu dans l’Islam -, le discours religieux
- non la profession de foi - explique tous les phénomènes, naturels et
sociaux, en les attribuant à ce principe originel. Il met " Dieu " à la
place de la réalité vécue et attribue à lui tout ce qui se déroule dans
cette réalité. Cette substitution aboutit, indubitablement, à la négation
de l’homme, l’abrogation des " lois " naturelles et sociales et la répression
de toute connaissance ne prenant pas pour support le discours religieux
ou le pouvoir impérieux des savants religieux (Oulémas).
Dans ce discours, et par le biais de l’instrumentalisation de la religion,
les éléments du monde apparaissent disséminés et la nature éclatée en
morceaux incohérents, excepté le fil qui relie chaque élément mondain
ou naturel à un créateur originel. Cette conception ne peut aucunement
produire un savoir " scientifique " sur le monde ou la nature, sans parler
de la société ou de l’homme. Cette conception est le prolongement de l’attitude
des " Ash’arites " qui rejette les lois de la causalité dans la nature
et le monde au profit d’un " fatalisme " total qui sert de couverture
idéologique pour le fatalisme social et politique dans la réalité vécue..
L’hostilité à la " laïcité " et l’offensive permanente contre elle dans
le discours religieux contemporain implique que la laïcité le prive de
l’un de ses instruments les plus influençants et le dépouille du " pouvoir
sacralisant " qu’il ne cesse de revendiquer en prétendant détenir la vérité
absolue et totale. Bien que le discours religieux s’indigne devant l’attitude
de l’église au début de la Renaissance européenne, sa position, en revanche,
ne se distingue point de l’attitude chrétienne.
Attribuer les phénomènes " naturels et sociaux " à une cause première
et inconditionnelle mène nécessairement vers " la souveraineté " divine
opposée à la souveraineté humaine..
En utilisant cet instrument à caractère fataliste (la souveraineté), le
discours religieux mène une guerre sans merci contre les efforts intellectuels
de la raison humaine dans son explication rationnelle des phénomènes naturels
et sociaux. Le discours religieux opte pour le réductionnisme gratuit
comme seul moyen pour discréditer l’activité de la raison. Il réduit la
laïcité, par exemple, à un simple mouvement athéiste visant de séparer
l’Etat de la religion. C’est étonnant que le discours religieux pleurniche
sur la radicalisation de ce principe laïque dans la réalité européenne,
malgré sa ferme conscience de la responsabilité des gens de l’église qui
se sont opposés à la science et aux savants par le sang et l’inquisition.
3 - Le pouvoir de la tradition et l’esprit
péremptoire :
le discours religieux contemporain transforme les discours des prédécesseurs
et leurs efforts intellectuels en des " textes " indiscutables. Il va
jusqu'à l’assimilation entre ces efforts intellectuels et la religion
elle-même.. Cette attitude d’amalgamer l’effort individuel et la vision
personnelle avec les préceptes de la religion engendre, nécessairement,
un esprit péremptoire et autiste, contre toute critique et évaluation,
qui s’enferme dans ses évidences présumées irrécusables. Cette prétention
entraîne, assurément, le rejet et l’exclusion. Bref le refus de la " différence
".
Le discours religieux suppose que l’Islam a été écarté et exclu du mouvement
de la réalité et, en fonction de cette hypothèse qu’il transforme en vérité
irréfutable, il tâche d’expliquer tous les problèmes de la réalité sociale,
économique, politique, morale et culturelle. Il voit dans le recours à
l’Islam et sa législation (Shari’a) le dénouement de tous les problèmes.
Cette question s’avère évidente dans ce discours qui ne se soucie guère
de savoir quand, comment et pourquoi l’Islam a été exclu de la réalité
des sociétés musulmanes, malgré que ce genre de questionnement est primordial.
Sans savoir faire face à ces problématiques et proposer des réponses d’une
façon scientifique et objective, l’hypothèse d’un Islam écarté de la réalité
demeure, dans le discours religieux, une fatalité inexplicable. Ceci prouve
que ce discours apparaît de plus en plus incapable de trouver des réponses
adéquates aux problèmes du vécu et se contente de hisser le slogan " l’Islam
est la solution ". Il réduit les composants complexes de la réalité à
un seul facteur en dissimulant son incompétence d’expliquer et de comprendre
leurs mouvements et leurs mécanismes. Le réductionnisme du discours religieux
et son inaptitude de comprendre, profondément, la réalité sociale accuse
le colonialisme occidental d’être la cause principale de la régression
économique, sociale et morale du monde islamique négligeant, délibérément
ou pas, que la régression des musulmans était antérieure à l’expansion
colonialiste et non pas son résultat immédiat. Le sous-développement du
monde islamique avait facilité le mouvement colonialiste pour s’insinuer
et s’enraciner davantage.
4 - La négligence de la dimension historique
:
l’assimilation entre la pensée et la religion entraîne, assurément, l’unification
entre l’humain et le divin et la sacralisation de ce qui est temporel
et séculier. Le discours religieux ne se contente pas de négliger et écarter
la dimension historique des textes de la tradition, mais prétend saisir
l’intention divine incarnée dans ces textes. Ce discours amalgame, par
ailleurs, deux contextes différents (le passé et le présent) et soutient,
dans un anachronisme fâcheux, que les solutions autour des problèmes du
passé s’appliquent, in extenso, sur l’instant présent. Elles consistent
dans le dévouement total aux textes de la tradition. Cette attitude fantasmagorique
du discours religieux contribue largement dans l’aliénation de l’homme
moderne. Elle attribue les phénomènes intramondains à une cause première
en transformant le mouvement temporel des actes humains en une " hiéro-histoire
" (l’histoire sacrée) inconditionnée et atemporelle.
Dr. Nasr Hamid Abu Zaïd
|
|