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L’intellectuel et l’espoir social en Algérie
Penser les avatars de la vie algérienne dans sa globalité (politique, économie, structures sociales et démographiques, culture et mode de vie quotidien) passe par une réflexion profonde et réorganisatrice du credo intellectuel (1). La crise est, avant tout, dans la " tête " (2). Tous les enjeux de la vie quotidienne de l’Algérie sont conditionnés par le bon déroulement de l’esprit intellectuel. Qu’est-ce qu’un intellectuel qui fait naître de l’angoisse et de la détresse, un "espoir" social moteur et prometteur ? Comment l’intellectuel est appelé, plus que jamais, à résoudre des problèmes si complexes et ardus qu’ils soient et qui touchent une grande partie d’une population en quête de la délivrance ? Quelle place l’intellectuel devrait occuper, non seulement pour résoudre des problèmes qui lui échappent et demeurent souvent inabordables, vu leur complexité et leur contrariété, mais en vue de créer des dispositifs de résistance qui puissent se maintenir devant les vagues violentes d’une crise évasive ?

 Ces problématiques suscitent chez l’intellectuel une prise de conscience devant les jeux et les enjeux dangereux de la crise actuelle de l’Algérie.

De l’intellectuel

Devant les grandes crises qui ont secoué les peuples durant l’histoire de l’humanité, l’intellectuel était le centre des débats et la cible des combats. Qu’est-ce qu’un intellectuel qui se met à l’écart et ne se soucie point des préoccupations de sa société ? Est-il permis à cet intellectuel de rester sourd à la voix intérieure qui l’interpelle et le pousse à réagir ?

C’est le prélude d’une crise néfaste et subversive qui doit faire de l’intellectuel un clinicien qui diagnostique avec finesse les symptômes de cette crise et détermine le remède adéquat et un diététicien qui veille à la consommation commune des idées et des modes de vie pour qu’ils ne soient pas, d’entrée de jeu, un poison mortel. Cette tâche thérapeutique que l’intellectuel est invité à pratiquer est largement recommandée par des penseurs contemporains, nous pouvons citer, entre autres, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Michel de Certeau et Jean Baudrillard. En effet, la société constitue un corps organique et vital homogène. Le traumatisme (éventuellement les crises politiques, économiques et sociales) qui peut affecter ce corps doit minutieusement être diagnostiqué et soigné par l’intellectuel. Ce dernier, et par le biais de moyens intellectuels et matériels disponibles, passe de la théorie à la pratique, du global au singulier, de l’abstrait au concret et se montre utile à la société dont il fait partie. Il ne fait pas des abstractions ou des généralisations au-delà des problèmes réels qui se posent à sa société. Il s’engage à étudier méticuleusement ces problèmes et propose des solutions qu’il estime utiles. Ainsi, les intellectuels algériens se montrent préoccupé par la crise dévastatrice actuelle. Mais ils oeuvrent, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour arracher la société algérienne au désastre qui la menace constamment. Nous pouvons témoigner de ce courage intellectuel par le prologue du Directeur de l’Université d’Oran qui, à l’occasion de la publication du premier numéro de la "Revue Algérienne de Philosophie", éditée par l’institut de philosophie de l’Université d’Oran, dit : " Dans les circonstances que traverse aujourd’hui l’Algérie, la parution de cette revue, la deuxième du genre dans le monde arabe et en Afrique, représente à la fois un défi et une victoire : un défi contre tous ceux qui avaient compris, que seule la paralysie de la pensée algérienne, peut la maintenir dans la sphère de dépendance et du sous développement, et une victoire contre tous ceux qui persistent aujourd’hui malgré la différence de leurs slogans et de leurs discours à l’y enfermer à jamais ".

Ce témoignage démontre clairement et indubitablement le souci profond qui ne cesse d’accroître chez l’intellectuel algérien qui a choisi la voie la plus difficile, la plus labyrinthique, pour tendre sa main à une société soucieuse et égarée et pour vivre ses peines et ses souffrances afin de les mieux comprendre. Disons aussi que la vie de l’intellectuel algérien est exposée aux dangers des événements dévastateurs. Le nombre des journalistes et des intellectuels qui ont risqué leur vie pour remédier à ce mal reste difficile à recenser. Il provient de l’engagement qu’ils ont pris afin de mieux comprendre ce fléau, de déterminer ses racines et ses origines, de diagnostiquer ses symptômes (les plus explicites) et de prescrire le remède possible.

Nous comprenons, d’ores et déjà, le fameux "Sapere Aude" (Aie le courage de te servir de ton propre entendement) du philosophe allemand Emmanuel Kant qui somme l’homme (éventuellement l’intellectuel) à se servir de son propre entendement sans les instructions contraignantes dictées par autrui. Il doit lui-même créer ses modes d’être facultatifs et émancipateurs. Telle est, à notre avis, la devise de l’intellectuel algérien aujourd’hui qui a choisi de dénouer les fils embrouillés d’une crise accrue par une lecture minutieuse, scientifique et objective de la réalité sociale au-delà des emportements idéologiques et dogmatiques. Un certain Mohammed Arkoun (3) illustre cet esprit critique et scientifique qui étudie exhaustivement la pensée historique, culturelle, sociale et politique de l’aire géographique arabe, depuis l’avènement de l’événement islamique jusqu'aux temps modernes de la pensée arabe. Son objectif est de déconstruire l’ensemble des discours pseudo-scientifiques qui ont masqué la réalité de la pensée arabo-islamique dans tous ses aspects culturels et historiques et qui n’ont fait de cette dernière qu’une image stéréotypée "in illo tempore", lacunaire et trompeuse. Ainsi, par exemple, le caractère théologique de cette pensée. On a longuement cru que la pensée arabe ne se dissocie point, culturellement et dogmatiquement, de la théologie et, politiquement et idéologiquement, de la théocratie. Le leurre de cette présomption disparaît une fois que Mohammed Arkoun montre que les aires géographiques qui ont vécu l’événement islamique ont collaboré à une construction culturelle, historique, politique et sociale qui s’est inspirée de la valeur humaine et humaniste. La possibilité d’une pratique laïque et humaine dans l’histoire de la pensée arabo-islamique était, jusque-là, écartée et non pensable. Elle était l’impensable et l’impossible à y penser. Toutefois, cette tâche critique et évaluatrice montre clairement que cette pensée s’est donnée entièrement à l’imagination humaine créatrice tout en gardant la surcharge sémantique, symbolique et spirituelle de l’enseignement religieux qui rompt ses relations avec toutes les tendances dogmatiques triomphalistes et idéologiques mystifiantes. Il faut avouer que la tâche démystifiante était aussi dur que difficile à réaliser. À L’intellectuel algérien, qui s’inscrit entièrement dans cette tâche, est recommandé d’avoir, avant tout, un labeur patient et une volonté de savoir acharnée. Ce n’est que par une vision critique consolidée par des moyens scientifiques, tirés de toutes les disciplines du savoir humain, qu’une espérance de dialogue critique et créateur intraculturel (à l’intérieur de la culture elle-même) et interculturel (entre plusieurs cultures) peut réellement être amorcée. Cette tâche permet d’écarter tous les idéaux dogmatiques et idéologiques qui ont fait de l’Algérie ce qu’elle est aujourd’hui.


De l’espoir social

Parler de l’"espoir" ne consiste pas à le déterminer dans son aspect exclusivement psychologique. Il s’agit vraisemblablement d’une attente (voire d’une intériorité de l’attente) qui aspire à la délivrance et à l’émancipation. Qu’est-ce que la société "espère" ? Le confort matériel, économique et technologique suffit-il à lui seul pour dire qu’une telle société a eu ce qu’elle a espéré ? Face à la crise dévastatrice que l’Algérie traverse aujourd’hui, qu’est-ce que la société algérienne "espère" et comment les intellectuels sont invités à faire naître cet "espoir" au sein de la détresse ?

La question de l’espoir social est largement développée dans les manuels politiques et philosophiques de la pensée humaine. Depuis l’Antiquité jusqu’aux Temps modernes, l’idée de l’espoir était souvent schématisée dans une image mythique rapportée par les récits fabuleux et les contes populaires. L’espoir était toujours personnifié par une image anthropomorphique où le héros représente l’instant crucial qui change le monde et mène l’humanité vers la délivrance. Les mythes grecs et romains illustrent cette image héroïque de l’espoir. Les mythes de la science et du progrès perpétuel ont fait surgir un espoir collectif vers la technologisation du monde. Ceci était fort pressenti au cours du XIXe siècle durant lequel le positivisme a régné par sa magie scientiste prometteuse. Les mythes politiques et idéologiques ont, à leur tour, créé une image stéréotypée d’un monde "U-topique" (au-delà de l’espace mondain) et "U-chronique" (au-delà du temps mesurable) au sein duquel l’espoir collectif ne cesse de croître. 

Les penseurs ne cessent, actuellement, de parler de l’espoir, mais sous sa forme positive et affirmative face aux mythes prometteurs qui n’ont montré à la collectivité humaine qu’un "espoir-mirage", un "pseud’espoir" dira-t-on, qui amplifie l’imaginaire collectif et l’incite à acquérir ce qui lui échappe et à obtenir ce qui n’est pas. Parmi ces penseurs parlant de l’espoir affirmatif, figurent Paul Ricoeur (France), Gianni Vattimo (Italie) et Richard Rorty (USA). Face aux dangers qui menacent la société algérienne, et biens d’autres sociétés adjacentes et la Méditerranée (toutes cultures confondues), l’intellectuel algérien s’est mis en quête d’un terrain d’entente qui pourrait réunir toutes les cultures et les forces intellectuelles dépourvues de toute forme idéologique et dogmatique. C’est l’ouverture d’esprit, auquel l’intellectuel algérien croit, qui est susceptible de sensibiliser les sociétés des deux rives de la Méditerranée aux dangers dévastateurs qui les menacent. Nous pouvons particulièrement faire allusion à la clôture dogmatique et obscurantiste, cet espace restreint gérant une économie symbolique restreinte qui pourrait être, à tout moment, fatale à l’avenir de ces sociétés. L’ " attente "(l’espoir) de celles-ci (la société algérienne en fait partie) passe par leur " entente " leur dialogue culturel et fructueux, qui leur garantit une subsistance commune. Car le destin d’une société des deux rives de la Méditerranée est conditionnée (et conditionne aussi) par la stabilité politique, sociale et économique de ses voisins. Ces sociétés constituent un "tout" indivisible. C’est ainsi que les sociétés des deux rives de la Méditerranée sont invités, plus que jamais, à maintenir leur lutte contre les forces destructrices sous toutes ses formes. Elles doivent garder leur "différence" culturelle, linguistique, historique et religieuse, mais elles ne doivent pas garder leur "indifférence" vis-à-vis de la société algérienne espérante, car lorsqu’il s’agit de la condition humaine et humaniste, personne ne doit rester les bras croisés. Rien ne le montre qu’un passage significatif d’un article de Mohammed Arkoun : " On connaît le prix exorbitant que paient les intellectuels algériens pour une solidarité consentie dans le calcul pour beaucoup, dans la naïveté politique et le manque d’informations pour certains, à un Etat-parti engagé dans la voie des démocraties populaires. Cette expérience tragique suscitera peut-être dans tout le sud-est de la Méditerranée cet engagement critique toujours attendu pour une relecture radicale du destin passé et futur des peuples méditerranéens par-delà toutes les errances, tous les dogmatismes, toutes les "valeurs" supposées, tous les affrontement destructeurs, toutes les exclusions passionnelles qui ont étouffé et différé jusqu’ici l’accomplissement d’une espérance indestructible " (4). 

Ce texte détermine la tâche de chacun d’entre nous, peu importe la culture à laquelle il appartient, à mieux saisir les problèmes multiples qui accablent d’une manière incessante les sociétés méditerranéennes. Seul le dialogue créateur et la communication interculturelle sont capables d’animer cette espérance commune. Cette ambition communicationnelle n’est pas une forme "donnée", mais un édifice "construit" et une pratique collective exercée, afin de percer les voiles qui empêchent la rencontre dialogique entre ces sociétés à laquelle elles croient et se tiennent prêtes à entamer. 

Tous les enjeux géopolitiques, économiques et sociales de ces sociétés (l’Algérie en fait partie) se trouvent déterminés par :

1- la mise en œuvre d’une lecture critique et responsable de leur héritage culturel, à l’écart de toute clôture dogmatique et instruction idéologique. La non appartenance à une idéologie quelconque contribue à élaborer et approfondir cette tâche (auto)critique. Certes, il ne s’agit pas d’un armistice signé par plusieurs idéologies et orthodoxies pour mettre fin à un antagonisme millénaire. Chaque esprit scientifique, équipé d’outils de travail critique et généalogique minutieux, s’engage à évaluer positivement et objectivement tout objet à analyser. Il met, en somme, les signes et les symptômes de la réalité sociale et historique de ces sociétés à l’épreuve du décryptage et du diagnostic. 

2- renforcer le rôle capitale des sciences sociales (5) dans cette pratique évaluante de leur credo culturel. En effet, accorder une importance prépondérante aux sciences techniques et exactes au détriment des sciences sociales et humaines, ne fait qu’élargir la cicatrice de ces sociétés espérantes. Ces sciences souffrent d’un retard considérable si l’on compare avec le progrès des sciences techniques, faute de moyens matériels et d’ouverture d’esprit. Beaucoup de gens doutent encore sur l’efficacité et la portée des sciences humaines et sociales. Il paraît que le mythe scientiste a longuement pesé sur les esprits et dispose aujourd’hui d’un pouvoir écrasant. Il est temps de "démystifier" ce mythe scientiste et de briser son cercle égocentrique, pour montrer que les sciences sociales et humaines vont par-delà les frontières empiriques pour "comprendre" les faits sociaux et historiques, là où l’"explication" purement scientifique déclare ses limites (6). 


Perspectives et horizons :

Il apparaît incontestable donc que la situation actuelle de l’Algérie sert de leçons pour tout réexamen minutieux de la condition humaine et culturelle. Les sciences humaines, historiques et sociales nous permettent de prendre au sérieux cette crise, de dénouer ses fils entrelacés et de voir jusqu’où il serait possible de positionner les problèmes actuels de l’Algérie et de les déterminer dans leurs véritables contextes. Les anachronismes, les préjugés fallacieux et les phobies exacerbées ne font qu’assombrir un phénomène susceptible de toute lecture scrupuleuse et attentive. Cela veut plutôt dire que les échos médiatiques "hyperréalistes" (si on emploie le terme de Jean Baudrillard) dépourvus de toute analyse scientifique de la genèse de la crise algérienne et de ses causes, ne font que transcender les faits de leur enracinement historique. Comprendre cette crise, si ancrée qu’elle soit dans l’événement historique (les structures polymorphes de la société algérienne, à savoir la multiplicité linguistique et culturelle, les institutions édifiées, les modes de vie adoptés, les éducations tracées, etc.,), veut dire reconsidérer la portée et les limites des sciences sociales et humaines, c’est interroger notre "Organon" (instrument) cognitif et le faire fonctionner davantage comme le substitut fondamental de la mystification idéologique. 

Notes:

(1) Notre essai se veut synthétique en évoquant la question actuelle de l’Algérie dans un espace culturel, social et historique plus large, celui de la Méditerranée. 

(2) Nous faisons allusion au titre "la crise dans la tête" (Revue de l’Arc, n° 70) consacré à l’intelectuel. On y trouve les essais, entre autres, de François Châtelet, Michel Foucault, Alain Touraine, Maurice Duverger..

(3) Penseur algérien et historien de la pensée islamique. Professeur à la Sorbonne (Paris), Directeur de "Arabica" (Revue des études Arabes) et l’auteur d’une dizaine de publications, parmi lesquelles Pour une critique de la raison islamique (Paris, 1984), Essai sur la pensée islamique (Paris, 1973), L’Islam, religion et société (éd. Cerf, 1982), La pensée arabe (Paris, 1975), L’Islam, l’Europe, l’Occident (Beirut-London, 1995), Religion et laïcité : l’Islam, le Christianisme, l’Occident (Beirut-London, 1990). 

(4) Mohammed Arkoun, "L’Islam dans l’attente de l’Europe", Le Monde diplomatique, décembre, 1994, p.24

(5) Cf. Boukhari Hammana, "Les sciences sociales et le Tiers Monde (le cas de l’Algérie)", Colloque international des sciences sociales aujourd’hui, Université d’Oran (Algérie), 1984, éd. OPU, Alger, 1986.

(6) Cf. Hans-Georg Gadamer, "Les problèmes épistémologiques des sciences humaines" in Le problème de la conscience historique, édition établie par Pierre Fruchon, col. Traces écrites, Paris, Seuil, 1996.