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La Pensée des extrêmes et les incertitudes de l'éducation Par : Mohammed Chaouki ZINE Lors d’une conférence prononcée, le Professeur Mohammed Arkoun (professeur à la Sorbonne-Paris) avait plaidé pour un enseignement de l’histoire critique des religions. Réagissant à sa conférence, un homme politique français n’a pas hésité à lancer une expression blessante et humiliante pour un esprit aussi érudit et réputé comme Mohammed Arkoun en disant que ce penseur (Arkoun) est venu en France pour nous montrer comment enseigner la religion alors qu’il n’a pas réussi à éduquer les intégristes de son pays ! Ce n’est pas la première fois que le penseur algérien subi de telles vexations et agressions verbales sans aucun fondement scientifique ou, à la rigueur, une éthique de la discussion, justement et fraternellement partagée. Dans les années où le ministère algérien des affaires religieuses organisait les rencontres internationales sur la pensée islamique, Mohammed Arkoun a été refoulé de l’un de ces colloques sous prétexte qu’il soutenait l’idée d’un " Coran mythique ". Notre propos ne se délimite pas dans les polémiques stériles auxquelles Mohammed Arkoun était confrontées, mais d’analyser son idée judicieuse à propos d’un enseignement équitable de l’histoire critique des religions. Il ne souffre d’aucun doute que le système éducatif dans notre pays (les pays arabes et islamiques inclus) favorise un enseignement de la religion moins critique et plus glorificateur et traditionaliste. Ce n’est pas un hasard si la pensée des extrêmes et les discours virulents trouvent leur lieu privilégié dans cette façon de distribuer le savoir théologique et religieux. Vous diriez, peut être, que les institutions religieuses (les mosquées en l’occurrence) contribuent aussi dans la diffusion d’un discours virulent, moins instructif et plus offensif et subversif. Il est tout à fait juste qu’une institution religieuse pourrait, indéniablement, contribuer dans la dissémination de discours offensifs sous couvert de prêches moralistes, en dépit des discours officiels et officieux qui ne cessent de soutenir l’idée d’une religion tolérante et universelle. Et pourtant ce n’est pas le nombre de textes qui manquent pour prouver la tolérance et l’indulgence d’une telle ou telle religion, mais les institutions du savoir théologique s’emparent d’une certaine tutelle pour imposer les instructions et les directives et prétendre détenir le langage vrai, véridique et incontestable sur les préceptes religieux. La diffusion du savoir théologique et religieux dans sa forme obsolète ne peut que créer des esprits nourris davantage de thèses factieuses et la proie d’une certaine " réceptibilité " (*) orthodoxe et intégriste. Le Mufti de Marseille, Mr Soheib Benchikh, avait clamé récemment, lors du colloque sur " L’islam et la démocratie " tenu à Alger, que les Fetwas (**) d’Ibn Taymia, par exemple, sont les produits de son époque et véhiculées par les invasions, les croisades et l’état d’esprit commun, social, politique et culturel. On ne peut par conséquent perpétuer dans le temps ce qui faisait partie d’un simple effort intellectuel pour résoudre les antinomies et trouver les solutions adéquates pour la société d’une époque révolue. Vouloir imposer des lois décrétées jadis et appliquées à un moment de l’histoire, c’est soutenir que les textes de la tradition sont figés et sclérosés au lieu de démontrer leur caractère dynamique et métamorphique. Car le dynamisme de ces textes apparaît dans le fait de réinterpréter la tradition pour qu’elle soit en adéquation avec la réalité et non pas l’inverse. Si la réalité dépend exclusivement de la tradition cela signifie que le passé garde toujours une domination impérieuse sur le présent et comment pouvons-nous, par conséquent, nous développer et espérer un avenir meilleur si notre présent demeure " l’otage " permanent du passé ? Faut-il avouer que cette dépendance paralysante du passé a, indubitablement, créé un esprit régressif, agressif, oppressif et submergé d’idées offensives et moins instructives. La tradition n’est devenue qu’un refuge autiste contre ce que les traditionalistes appellent " l’agression culturelle de l’Occident ". Elle n’est plus un champ d’exploration culturelle et intellectuelle plus ouvert et fertile comme ce fut le cas jadis avec l’apogée glorieuse de la civilisation islamique, mais une arme braquée contre toute conscience individuelle et collective et contre toute altérité culturelle et civilisationnelle. " L’autre, c’est l’enfer " aurait dit Jean-Paul Sartre, et ce redoutable " enfer " nécessite donc un repli sur soi et un autisme paralysant contre sa présence inexorable et menaçante. C’est ainsi que l’esprit individuel ou collectif sombre dans des images fantaisistes et des préjugés erronés dépourvus de toute clairvoyance et sagesse. Les éducations tracées, surtout celles qui ont trait au savoir religieux et théologique, n’ont pas réussi à former une intelligence qui voit le monde avec un œil de conscience et de confiance. Elles relatent souvent des monographies surréalistes et des prêches moralistes, astreignantes et alarmantes laissant l’esprit planer dans une réalité qui lui est totalement étrange. Ces éducations diffusent des images symboliques et héroïques et des histoires fantastiques et mythiques dans le seul but de montrer le passé glorieux et la grandeur d’antan. Elles négligent surtout que cette façon d’enseigner la tradition a un pouvoir aliénant néfaste qui fait que l’esprit vit dans un passé lointain enfoui dans le tombeau du texte, mais s’avère incapable de prendre en main son présent proche et vivant. Notre réalité détériorée est la preuve flagrante de cette aliénation sans repères. Vouloir critiquer notre réalité et notre tradition ne signifie aucunement le manque de confiance en nous-mêmes, car ceux qui se disent confiants contribuent plus à creuser des fossés identitaires que d’unifier les esprits disséminés et égarés. Car comment pouvons-nous expliquer qu’une aire géographique et historique comme le monde arabe (unifiée par la langue, la religion et la culture) se montre incapable de garantir une union géopolitique, monétaire, sécuritaire et économique alors qu’une autre aire comme l’Europe différente dans ses traditions, ses langues, ses ethnies et ses religions progresse inévitablement vers une union préalablement dessinée et entretenue ? Il est inutile de commenter les parallèles, car les deux expériences des deux aires respectives n’ont pas vécu les mêmes circonstances d’évolution et de modélisation. La culture des différences nous fait réellement défaut, car les européens ont compris une règle qui tend vers l’universalisme : " l’Union dans la Différence ". Cette union n’est pas la conséquence du seul progrès scientifique et technologique, mais aussi le processus de politiques vérifiées, de juridictions rectifiées, de restrictions éliminées, de difficultés atténuées, de cultures rapprochées, de mentalités promues et d’éducations dûment appliquées. Bref, cette union collectivement édifiée est le résultat d’une culture citoyenne largement diffusée et exaltée. Pour revenir à l’enseignement de l’histoire critique des religions, les deux aires géographiques et culturelles se tournent mutuellement le dos lorsqu’il s’agit d’aborder un sujet épineux comme la religion. L’Europe, et par le biais de son expérience historique, avait instauré un mode de comportement politique et social à l’écart de la sphère religieuse. Le problème a été donc résolu pour mettre fin à toutes les scènes subversives et chaotiques qui déchirent les pays qui sont encore sous l’empreinte idéologique de la pensée théologique et religieuse. Ces pays se résignent à l’esprit commun géré par des mouvances idéologiques de teinture religieuse, souvent en course pour l’accaparement du pouvoir (au sens large du terme), pour instaurer un enseignement traditionnel de la " tradition " sans examen attentif ou remise en cause. C’est la raison pour laquelle la pensée des extrêmes se nourrie régulièrement de cette façon de diffuser la pensée religieuse. L’histoire religieuse n’a jamais été soumise aux exigences de l’esprit scientifique savamment élaboré et accommodé et qui contribue dans la formation d’une conscience critique consciente de sa tâche d’évaluation et de neutralité objective. La panique s’empare de l’esprit commun quant il s’agit de lire la pensée religieuse sous un angle scientifique et critique, par crainte de perte identitaire et le crépuscule de la foi. Et pourtant ce n’est pas la foi qui sort endommagée par ce travail d’évaluation et d’examen, mais l’usage pragmatiste et opportuniste des préceptes et des principes communs qui se voit privé de son pouvoir de domination et de mainmise. Ce qui est étonnant et regrettable à la fois c’est que l’élite intellectuelle, notamment dans les sciences exactes et expérimentales, évite d’aborder la pensée religieuse en dehors de son statut traditionnel. C’est la raison pour laquelle nous voyons le faible impact des sciences humaines et sociales dans notre aire géographique et culturelle, car ces sciences sont, par essence, critiques, séculières et estimatives. L’élite intellectuelle, notamment dans les sciences exactes et expérimentales, prônant le discours glorificateur et apologiste, vont dans le sens de chercher les alliances profondes entre les découvertes scientifiques (en astronomie, biologie, physique, génétique, etc.) et le discours des textes religieux pour prouver l’authenticité de ce discours, mais dissimulent, furtivement, le pouvoir de domination qui l’implique. Cette élite n’avait jamais posé, par exemple, la question de savoir si les découvertes scientifiques en accord avec les textes religieux sont corroborées et, d’entrée de jeu, rectifiées et révisées ou ce que Karl Popper appelle le principe de la " falsifiabilité ". De cet exemple, il apparaît incontestable que le pouvoir et la domination du passé sur le présent ne touchent pas uniquement les habitudes, les moeurs, les comportements et les " Weltanschauungen " (Visions du monde), mais aussi les théories et les principes scientifiques, susceptibles d’évolution et de rectification, qui les sclérose et les verrouille comme de simples échos de sa voix impérieuse. C’est ici que réside le danger mortel de se maintenir dans des idées reçues et des conceptions figées et archaïques pour empêcher toute évolution civilisationnelle. Un tel esprit figé, paralysé et syncopé ne peut pas, à vrai dire, édifier une civilisation digne de ce nom. Il tourne comme une toupie dans un mouvement centripète pour ressasser les mêmes catégories du savoir issues de la pensée unique, imposée comme la vérité indiscutable, totale et totalitaire. Ce qui se dit à propos de l’élite scientifique qui cherche vainement les concordances entre les idées évolutives et les textes fixes, se dit aussi à propos du pouvoir politique qui s’empare du discours religieux (institutionnalisé et instrumentalisé) pour maintenir son impact et sa domination. Les pays qui ont vécu des années noires avec l’intégrisme et la pensée des extrêmes ont vu qu’il est judicieux d’arracher le discours religieux de ces mouvances extrémistes et le domestiquer pour qu’il soit en conformité avec la directive imposée et canonisée. On assiste donc à une lutte jalouse et forcenée pour contrôler et domestiquer le discours religieux. Chaque camp et chaque clan se dispute les règles de ce discours afin d’étaler sa domination et sa suprématie. Un camp qui l’utilise pour discréditer le pouvoir en place en utilisant des termes quasiment fantasmagoriques (Junte, " Taghout ", etc.) et un camp le manipule pour dissimuler les traces de l’injustice, l’accaparement des richesses, la machination et la propagande. Bref, le discours religieux se trouve déchiqueté et éclaté en des morceaux baroques et le seul sinistré qui se voit " l’otage " de cette infantilisation hallucinante est la société en quête de la paix du corps et de l’esprit. Voici donc la maladie du siècle qui a engendré des " tératologies " (monstruosités) inhumaines (massacres et génocides) et des " hyperpouvoirs " égocentriques. Une surprenante " topologie " se dessine dans l’espace de cette infantilisation dont l’acteur est un quadrilatère disproportionné : " pouvoir ", " contre-pouvoir ", " société " et " discours religieux " [ou bien " capital symbolique " (***) pour reprendre l’expression du sociologue Pierre Bourdieu]. C’est dans cette topologie du sens hyperbolique disputé que la vérité pédagogique perd toute valeur humaine et citoyenne, puisque le " pouvoir " et le " contre-pouvoir " ne font que s’emparer du " capital symbolique " pour faire pression, voire même martyriser la " société ". Le capital symbolique est l’objet d’une violence symbolique exercée, parfois sadiquement, sur la société dans le seul but de déployer la suprématie et contrôler le discours. Et combien est-il intéressant d’apprendre que " sens " et " puissance " se rivalisent et s’entendent subrepticement tout à fait comme " la violence " et " le sacré " entretiennent un rapport originel et étroit, nous le font savoir René Girard et Georges Balandier dans le domaine anthropologique. Y a-t-il un remède adéquat pour cette réalité quasiment schizophrénique ? Il n’est pas de notre tâche de trouver les solutions, bien que le diagnostic des symptômes et des anomalies prenne toute sa valeur scientifique et thérapeutique. Le remède préconisé par les érudits et les spécialistes est de domestiquer le capital symbolique pour qu’il ne soit plus la proie des luttes et des hégémonies, mais l’héritage commun, dûment entretenu et préservé. La domestication et la neutralité de ce capital symbolique implique nécessairement la disparition des extrêmes quels qu’ils soient et que l’Etat soit au service de la société au lieu d’être le cadre métaphysique et métaphorique pour toutes les pratiques de manipulation et de mainmise. ________________ (*) comme la " réceptibilité " du Colonialisme (El Qâbiliyya lil isti’mar) dont parlait le penseur algérien Malek Bennabi (mort. 31 octobre 1971) et qui heurtait la sensibilité de la mémoire historienne et historiographique dépourvue de labeur critique et anthropologique.
(***) Nous qualifions généralement le discours religieux par " capital symbolique ", car il existe d’autre capitaux symboliques plus importants comme l’héritage patriotique, les valeurs révolutionnaires, les symboles de la Nation, etc. |
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