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Dr. Mohammed Chaouki Zine
L’odyssée de l’écriture

Lecture de " Ecritures "  

(autotraduction de l’arabe)

Le texte de Michel de Certeau " Ecritures " est un dialogue fervent avec l’autre, avec l’anonyme, avec le lecteur. Il s’ouvre avec toutes dimensions symboliques et cognitives sur le lecteur-anonyme, lecteur (x), unique et singulier, mais divers et multiple par ses lectures et ses interprétations. Ses lectures n’aboutissent pas à un sens clos et unidimensionnel, car la clôture de la signifiance ne peut guère se produire tant que le " Cogito " du manque [je manque, donc je suis] s’impose comme un désir altérant et passionné. La plénitude de la signifiance n’est qu’un mythe propagé par l’immuabilité métaphysique de la culture occidentale. 

A l’instar de Jacques Derrida, Michel de Certeau donne la priorité à l’écriture grâce à laquelle il assure la continuité et l’éternité : " Pourquoi écrire ? Ne pas laisser périr ". Cependant l’écriture n’indique pas un mode d’être paisible ou bien une vision unique et unifiante, c’est-à-dire conforme et reléguante ; mais désigne la frénésie et la tension de l’écrit. Elle est plutôt différend et résistance, jeu et stratégie. Elle pousse vers les aventures et les voyages périlleux et par laquelle l’écrivain résiste au factice du sens unidimensionnel et le pouvoir impérieux de la vérité. Il garde en lui-même la flambée brûlante comme extase tendu et récurrent. Dans l’écriture, l’écrivain ne se perpétue pas dans l’immobilité, mais prend pour caractère l’aventure et l’épreuve en quête de vérités disséminées et d’identités fragmentées. La flambée brûlante demeure le combustible de l’écriture rendant celle-ci à son image comme écriture disparate, écriture nucléaire faisant éclater et exploser le noyau de la langue en des énergies signifiantes, symboliques et herméneutiques émancipées. L’écrit affranchit le refoulé et dissémine le signifiant en des entités signifiantes entremêlées avec leurs signifiés, toujours dans une identification lézardée et dans une présence différée. L’écriture a, par ailleurs, la charge d’approfondir et de radicaliser la double absence dans le sujet parlant : l’imprévisible ou bien l’inopiné qui échappe aux stratagèmes de l’écriture et la trace fixée dont il faut oublier et raturer. L’écrivain se trouve, en effet, devant un dilemme : entre une question qui lui échappe (oubli) et une question qu’il doit oublier (présence différée qui s’efface) ; entre un oubli perdu et un oubli délibéré. Il se trouve dans un lieu indécidable entre une absence qui puisse être présente et une présence qui s’absente et s’efface pour garder, continuellement, l’ardeur de l’écriture comme oubli du sens impérieux. L’écriture dévoile ici son visage comme dépassement infaillible de la présence inexorable et comme rature permanente et répétée : sortir d’un oubli pour mémoriser (inscrire, tracer, fixer) et entrer dans un autre oubli (effacer, rayer, supprimer). Bref, " l’écriture en tant que ek-rature " ; tour à tour, effacer et rayer (rature) pour dépasser en fixant et traçant (ek-rature) et pour exposer, de nouveau, la trace et la transcription aux aléas de la rature. Ce mouvement altérant et différant expose l’écriture à l’odyssée de l’altération, de la variation et de la différence et faisant du sujet un être qui ne reste pas " là " et ne se contente pas de " çà ". L’écriture est l’autre face du " cogito " du manque et de l’absence. Elle n’a, dans l’odyssée de sa métamorphose, que le souci de percevoir la nébuleuse des signes disséminés et des significations différées. Elle ouvre les fenêtres signifiantes vers des vérités variables et variantes, mais empêche l’écrivain de se mettre devant une seule fenêtre, celle qui se donne au soleil scintillant d’une vérité absolue et irréprochable. 

Si l’écriture a pour tâche d’ouvrir toutes les fenêtres possibles, elle est, à son tour, une fenêtre vers le savoir comme espace créateur d’écarts et d’interstices. Il n’est pas de la tâche du savoir d’explorer des vérités toutes faites, des vérités immuables et intangibles. Le savoir, ainsi conçu, est recherche, découverte et minutie. Le savoir, le vrai, est celui qui découvre sans classification et voyage à travers les idées et les pensées sans pour autant classifier et répertorier dans une nomenclature fixe et achevée. Le savoir, digne de ce nom, est le " Gai " savoir (désir et passion) et non un système édifié. Tel était le dessein du " Gai " savoir nietzschéen qui désigne l’écriture comme savoir désireux et le savoir comme écriture passionnée : " Elles [Ecritures-labeurs] consistaient à passer plus qu’à établir ". Le savoir est, dans sa structure et sa fonction, traversée et passage, c’est-à-dire énoncé et métaphore (métaphore = transport) dont l’essence se voit particulièrement dans les valeurs métaphoriques et métonymiques comme déplacement, mutation et translation ; critique permanente et révision inlassable des données immédiates et des vérités axiomatiques. Le savoir est en quête de la différence et de l’autre. Il est une branche issue de " l’hétérologie " [Science de l’Autre] si chère à Michel de Certeau dont le départ lui fait autant défaut que la fin. L’écriture demeure les traces fixées au bord des rivages du savoir dont le flux éternel des vagues ne cessent d’effacer. Le noir envahissant l’espace du blanc n’est que le flux jaillissant des expressions, des signes et des réflexions créatrices ; somme l’extrait douloureux de l’épreuve que le sujet perçoit dans son expérience scripturaire. Il s’agit en dernier lieu de l’inopiné qui passe laissant sa trace et sa signature textuelles en les effaçant laissant le sujet dans une totale aliénation. Il ouvre plutôt le sujet sur l’herméneutique de l’autre en voyant son image dans les éclats du miroir de l’altérité. Le sujet ne peut que se perdre dans la marée des métamorphoses qui surviennent inopinément. " L’imprévisible " n’est autre chose que le " lecteur " anonyme, le marcheur et l’itinérant dans une géographie textuelle et cognitive dépourvue de frontières. Michel de Certeau somme " l’imprévisible ", le lecteur en l’occurrence, à lire entre les lignes et découvrir avec stupeur l’histoire des exclusions infligées pour écarter la différence et réduire au silence l’impensable et le refoulé. Il lui permet de lire et déchiffrer les signes de la marge exclue ayant laissé une marque aux confins d’une marche sillonnant les champs du texte. " Le centre " (l’égocentrique) parle au moyen de la " voix " et " la marge " murmure à travers le " silence ", c’est-à-dire au moyen de l’écriture et l’écoute attentive et poétique de la lettre désenchantée. La marge trouve sa marche et sa marque (sa trace) dans le champ de l’écriture. Elle n’est jamais " là " et elle ne se contente point de " çà ", étant donné qu’elle fait du manque et de l’absence son identité en mutation. L’écriture est l’art de piétiner par le désir avide de nomadisme et de l’odyssée ; car " marcher, c’est marquer ", fixer des traces et édifier des vestiges. Le sujet ne peut être que la proie de ce tissu inextricable qu’est le texte et dont l’araignée demeure le désir avide et dévorant. Le lecteur cherche vainement ce sujet toujours en perte et en recul et laisse sa signature dans cette topographie textuelle comme blessure dans le corps somatique. Le lecteur n’explore cette géographie que pour dire qu’il a droit à la différence et d’une pensée habitable en quête d’un " autrement-que-le-sens ", par delà le sens fixé et figé. 


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