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François Hartog
L’écriture du voyage
" En poésie, on n’habite que le lieu l’on quitte, on ne crée que l’oeuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps. " (René Char)
Voyageur, Michel de Certeau l’était. Ou plutôt homme du voyage, comme on dit les gens du voyage. Ses lecteurs, tous ceux qui l’ont connu ici et là (" par-deçà " et " par-delà ") gardent l’impression d’une pensée et l’image d’un homme toujours en mouvement. Traversant les villes et les livres, les continents et les disciplines ; passant de Los Angeles à Montréal comme de Paris à Strasbourg, ce lui était tout un, sans vouloir vraiment relever que l’échelle n’était peut être pas tout à fait la même. Jamais en repos, mais le contraire d’un homme pressé, d’un travail dispersé et d’une écriture courant la poste (1).
Des lieux surgissent au détour d’un paragraphe : une marche dans la nuit bruyante de Salvador au Brésil ; la Californie, ce " pays lunaire qui ne peut se dire dans le texte serré de ses villages parisiens ", où la vie consiste à passer et repasser, la rumeur des rouleaux du Pacifique, invitation permanente non au voyage mais au départ, " memento " sonore et " écriture immémoriale " où les phrases " vont se perdre ". New York : de la brume " brassée par les vents " surgit " l’île urbaine de Manhattan ", découverte du sommet du World Trade Center. " Mer au milieu de la mer ", elle fait moutonner sa " houle de verticales ". Devinée par l’oeil du voyageur dans la brume qui s’effiloche, est-elle comme l’esquisse incertaine et fugace de cette " ville changée en mer " vers laquelle sera peut-être conduit celui qui, à parcourir les textes mystiques, apprend " déjà des chemins pour se perdre " ?
Mais la ville qu’il aime et pratique - celle du dense réseau de ses itinéraires villageois -, (lui qui à propos du Centre Pompidou suggérait ce test subjectif : " Qui aime la ville aime Beaubourg "), est celle des piétons, de leurs pas pressés ou perdus ; la ville des passants et de leurs mille pratiques de l’espace. Cette ville transhumante, non pas figée en son plan qu’à chaque instant elle déborde par tout le jeu complexe de ses rhétoriques piétonnières, occupe une place centrale dans ses réflexions sur l’espace : elle introduit à une sémiotique de l’espace organisée autour du concept d’énonciation. Elle est ce texte troué et sans cesse repris, inachevé, que le marcheur parcourt et construit, dont il est tout à la fois le lecteur et le scribe.
" Le marche d’une analyse inscrit ses pas, réguliers ou zigzaguant sur un sol habité depuis longtemps " : ainsi débute " L’invention du quotidien ". A la semblance de son objet, les manières de faire, elle se construit comme " manière de marcher " : démarche au sens propre. La marche, toujours elle, ouvre l’avancée vers cet espace de l’autre qu’est l’histoiriographie, en se mettant, pour ainsi dire, dans les pas de Michelet, formidable marcheur de l’histoire de France. " Studieux et bienveillant, tendre omme je le suis pour tous les morts... j’allais ainsi d’âge en âge, toujours jeune, jamais fatigué pendant des milliers d’années... ". La route -" ma route "-, glisse Certeau, semble prendre possession de ce texte de marcheur : " j’allais, j’errais ", poursuit Michelet : " je courus ma voie... j’allais... hardi voyageur ".
Toujours présente, sorte de piétinement obsédant sur les chemins que Certeau emprunte ou qu’il fraie, la marche ne vient pas là comme l’aimable métaphore d’un patient travail érudit, mais, de façon plus essentielle, elle touche au ressort même de ce récit de voyage toujours recommencé, qui ne peut que s’écrire interminablement : " Marcher et/ou écrire ." Le marcheur qu’il est, marcheur de et dans la ville, n’a rien à voir avec le flâneur de Baudelaire. S’il faut lui donner des références, on les trouverait du côté de " l’homme ordinaire " de Freud et de " l’homme sans qualités " de Musil. Marchant parce qu’il " manque de lieu ", ne pouvant que marcher, il est ce " marcheur innombrable ", dont " les cheminements aspirent à se perdre dans la foule ". Retrouvant par ce biais ce que Michel Foucault disait du travail d’écriture : " Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage ".
La ville, toujours elle, s’impose dès la première phrase un peu énigmatique de " La possession de Loudun " : " D’habitude l’étrange circule discrètement sous nos rues ". La ville encore, quand il s’agit de définir l’espace de " son " séminaire de Paris-VII, comparé à ce que dan le Loiret on appelle un " caquetoir ", rendez-vous hebdomadaire sur la grande place où des " passants s’arrêtent ", à cette différence près, tout de suite rappelée, que ce lieu de paroles n’est qu’un parmi d’autres, et certainement pas un lieu " propre " ; aussi glisse-t-on de l’image de la place à celle de la gare où, dans leur " pluralité ", des voyageurs un moment font escale.
Ce lieu de transit (mot qui revient si souvent) m’en rappelle d’autres : Urbino, le sympathique caravansérail italien de la sémiotique en ses quartiers d’été, dont il fut un hôte de passage fidèle. Des lieux de passage où ce voyageur de l’institution universitaire (donc sans bureau) donnait ses rendez-vous : le café François Coppée au métro Duroc ou, dernièrement, le hall de la Maison des sciences de l’homme. Jamais, je crois, au cours de ses entretiens, comme savent si bien le faire les cehrs professeurs. Pouvant, tout au contraire, se montrer laconique, par réserve sans doute, il pratiquait dans l’ordre intellectuel ce qu’il écrit de l’analyse qui, entre la présence et le retrait, devrait avoir " l’art d’insinuer dans la chîne des mots l’aléa de leur signification ". Après, à l’interlocuteur de gamberger.
Parmi les modernes, ses interlocuteurs de prédilection sont, eux-mêmes, d’abord reconnus et salués comme des voyageurs. Lacan, ce " passant ", dont le nom désigne une " rhétorique de la soustraction ". Le " vieux Freud ", si présent et dont " l’écriture testamentaire " de " Moïse et le monothéisme " pourrait porter en exergue " Malheurs et voyages ". dans ce texte, pour lui capital, il lisait l’articulation d’une réflexion sur l’écriture et le lieu. Et plus que tous, Foucault et son " rire ", expression de sa pratique de l’étonnement ; Foucault, " le passant " et " le passeur ", dont les " parcours ont zébré les savoirs et les pays ", le philosophe pour qui " penser, c’est passer ". Si l’on relit " Le rire de Michel Foucault ", qui commence par l’évocation d’une conférence de Foucault à Belo Horizonte (à nouveau le Brésil), où les deux voyageurs avaient dû se rencontrer, on ne peut s’empêcher d’y percevoir aussi le pas et le style de l’autre Michel. A laquestion souvent posée de son identité (Où êtes-vous ? Quelle est votre spécialité ?), Foucault a répondu, dans " L’archéologie du savoir ", avec la phrase déjà rappelée sur ceux qui écrivent pour n’avoir plus de visage, mais, ce soir-là, il répliqua par ces seuls mots : " Qui je suis ? Un lecteur ".
Cette localisation, précisément parce qu’elle n’assigne pas un lieu ni non plus n’autorise, mais qu’elle désigne une pratique, ne pouvait que ravir cet autre lecteur (lui aussi souvent interrogé sur son identité) qu’était Certeau. Dans " L’invention du quotidien ", que traverse le paradigme de la lecture, il la définit, de façon jubilatoire, comme braconnage ou encore exercice d’ubiquité. Voyageur, sinon nomade, le lecteur se rit des frontières qu’il franchit, ignore ou déplace. Pas plus que le marcheur-écrivain, il n’a de lieu.
" Son lieu n’est pas ici ou là, l’un ou l’autre, mais ni l’un ni l’autre, à la fois dedans et dehors, perdant l’un et l’autre en les mêlant, associant des textes gisants dont il est l’éveilleur et l’hôte, mais jamais le propriétaire. Par là il esquive aussi la loi de chaque texte en particulier, comme celle du milieu social " (2)
Si Foucault, avec son style " optique ", presque " chirurgical ", est " un nouveau cartographe ", Certeau, lui, est surtout attentif aux parcours, tarces, sillages, aux passages d’un espace dans un autre, aux frontières (envisagées plus comme lieux de passage que comme limites et arrêts), aux déplacements d’une énonciation, aux méta- ou anamorphoses des discours sur l’autre. Plus que de ruptures et de basculements, il est soucieux des effritements, érosions, glissements, réemplois, translations : il travaille sur l’entre-deux.
Il découvre, mais sans l’arpenter, il parcourt, mais sans l’occuper, cet espace hétérologique dont il fut, d’une certaine façon, l’inventeur et l’historien, mais un historien sans territoire : instigateur d’une démarche et non fondateur d’une discipline nouvelle. Pas plus que Labadie, le mystique il n’est de la race des voyageurs qui substituent à " l’assurance d’une vérité infinie " " l’accumulation indéfinie d’un savoir ". Dans cet ensemble de pratiques et de discours, trois récits, qu’il considère comme trois " variantes " à l’intérieur du genre " récit de voyage ", ont requis son écriture : pour un temps l’ethnographie et l’historiographie, la littérature mystique continûment (3).
Pour l’ethnologie, s’impose le nom de Jean de Léry, le réformé, le voyageur au Brésil (encore ce pays) qui rapporte un récit de son séjour chez les Indiens (1578). Temps fort des analyses de Certeau, ces pages projettent un vif éclairage sur le récit de voyage comme genre : sur sa narrativité et ses modalités, sur son faire croire qui a pour principal garant les déplacements du narrateur ou, une fois encore, les voyages de l’énonciation. Etait aussi posée une question récurrente, et souvent mal comprise, autour de l'élaboration d’un concept de " science-fiction " à partir de ces textes, sorte de mixtes où se combinent " les règles d’une production littéraire et celles qui contrôlent une production scientifique ".
A partir de quelques épisodes - la " leçon d’écriture ", la fête chez les Tupis - qu’il fait jouer comme " l’équivalent d’une scène primitive " est esquissée une sorte de " naissance " du discours ethnologique, envisagée comme une des fromes de cette nouvelle pratique scripturaire de l’Occident (curieuse et conquérante, accumulatrice, scientifique), se fixant pour tâche de dire, plutôt de " transcrire " l’autre. Car cette écriture nouvelle (marque elle-même, dans le crépuscule du christianisme " médiéval ", d’un nouveau fonctionnement de l’écriture et de la parole) rencontre et constitue, face à elle, l’oralité sauvage. Parole de l’autre, oublieuse d’elle-même (dont " Les immémoriaux " de Segalen représenteront l’ultime avatar), le travail d’écriture va la muer en " objet exotique ".
D’abord voix, cris inintelligibles, cette parole, par l’intermédiaire du truchement (l’interprète), passe au sens : elle dit bien quelque chose, mais sans le savoir ; seul l’exégète (fort encore, dans le cas de Léry, de l’Ecriture Sainte) peut l’entendre en sa vérité. Au terme d’une opération de traduction, elle est reçue et classée comme " fable ". Mais cette science de la fable, discours institué " en lieu de l’autre " et visant à le ramener au même, n’épuise pas cette parole sauvage qu’elle entend (mais) " autrement qu’elle ne parle ". Il y a un reste. Dans lea distance manifestée par cet " autrement ", écart ou " quiproquo ", peut résonner à nouveau la voix (" voix off ", cette fois), inassignable qui, à la façon du lapsus survenant dans la langue ordinaire, vient raturer, trouer, altérer le récit du voyageur. Voix taraudante, non plus " objet " à transcrire, mais ce qu’il sait ne jamais pouvoir écrire et qui, précisément pour cela, ne cesse de le faire écrire, marcher : la " vocation " de cette écriture de l’autre.
Cette oralité double -comme fable qui ne sait pas ce qu’elle dit, et comme reste, dont on ne peut jamais être sûr de ce qu’il dit (si même il dit)- fait de l’ethnographie une " hétérologie ", une science de l’autre comprise comme un " dessein d’écrire la voix ". La voix-l’écriture (mais aussi le vu et l’entendu) : leur infranchissable distance, les formalités de leur écart, les transits de l’une vers l’autre, les retours de la première dans la seconde, c’est cet entre-deux que zèbrent les voyages érudits et scripturaies de Michel de Certeau.
L’historiographie (du moins moderne), au lieu de la coupure entre ici et là-bas, fait jouer celle du passé et du présent. Tel Robinson Crusoé découvrant, sur la plage de son île, l’empreinte d’un pas marqué sur le sable, l’historien, face à la mer lui aussi, sait que l’autre a passé ; mais il sait, en outre, qu’il ne reviendra pas. A partir de la trace précaire de cette absence commencent son désir et son travail d’écriture : la tâche, toujours à recommencer des bords du présent, de " l’opération historiographique ", prise, elle aussi, entre la voix (qui s’est tue) et l’écriture (qui se trace en silence).
Ici, un nom revient, celui de Michelet, le marcheur déjà croisé à l’orée de " L’écriture de l’histoire ", qui, à plusieurs reprises, traverse les livres de Certeau. Non pas voyageur entre par-deçà et par-delà, mais visiteur du pays des disparus, passant et repassant le fleuve des morts, allant du Père-Lachaise aux galeries solitaires des Archives, aimant la mort, il fournirait, à l’instar de Léry pour l’ethnologie, l’équivalent d’une scène primitive pour une historiographie entendue comme hétérologie.
En charge de l’office des morts, il est celui qui est capable d’entendre les murmures des voix défuntes, le vates qui, mieux qu’elles, sait articuler ce qu’elles n’ont su que bégayerde leur vivant, ou même n’ont pas pu dire du tout l’interprète donc qui sait la vérité de leurs fables. Mais, comme déjà avec la parole sauvage, le deuil se redouble, quand l’historien du peuple en vient à ce constat que, pour finir, il n’a pu " faire parler " le peuple. " Je suis né peuple, j’avais le peuple dans le coeur... Mais sa langue, sa langue, elle m’était inaccessible ". Sujet de l’histoire, le peuple en est aussi " l’absent " : la parole qui fait écrire et que Michelet, dont la vie est écriture, ne peut que manquer indéfiniment. Même l’historien de la France, si soucieux de sa matérialité, de son sol, de sa géographie, le généalogiste de son identité est ce marcheur qui, en quête d’une voix perdue, manque de lieu.
Emblématique, il l’est encore par sa pratique de l’histoire et sa conception de l’historien comme homme de la dette. Tel Camoens, en exil à Macao, occupant " la petite place d’administrateur du bien des décédés ", l’historien est en charge des morts et de leur mémoire : " Nous avons accepté la mort pour une ligne de toi ". S’il s’est donné une charge dans la cité (calmer les morts), Michelet a été un historien sans poste (du jour où il a été révoqué du Collège de France), en marge de l’institution universitaire, vivant de sa plume et écrivant en tous lieux. L’historiographie contemporaine l’a, il est vrai, salué, mais elle ne l’en a pas moins vivement enterré, car son oeuvre, établie à " cette frontière où se sont construites des fictions qui n’étaient pas encore de l’histoire ", dérange.
L’historiographe d’après Certeau ne s’attribue ni ne se reconnaît cette charge (même petite) d’administrateur, mais il est tout autant endetté. Non pas envisagée comme ce qui oblige et légitime l’historien, en tant qu’il a une fonction sociale, la dette est encontrée et reconnue du point de vue de la production du texte. En des pages denses (et assez peu prises en compte), il s’arrête longuement sur " Moïse et le monothéisme ", ultime livre de Freud et livre limite, à l’articulation de l’histoire et de la fiction, " roman " historique qui " entre en dansant " dans le " territoire " de l’historien. Si Freud était fasciné par Moïse, Certeau, lecteur de Freud, est fasciné par ce texte, dont il propose une lecture, soit, selon la définition qu’il en donne, une façon de " déchiffrer dans un texte ce qui nous a déjà écrits ".
Il analyse comment ce texte " naît d’un rapport entre un départ et une dette ". Ne s’autorisant ni d’un " non-lieu " ni de la " vérité d’un lieu ", le travail est donc écart, pratique systématique de l’écart, tant méthodologique qu’institutionnel ; l’écriture est " nomade ". La démarche freudienne fraie sa trace entre " la filiation, qui est dette et loi " et " le soupçon, qui est rupture ". " L’obligation de payer la dette, le refus d’abandonner le nom et le peuple (" je ne t’oublierai pas Jérusalem ") et donc l’impossibilité de ne pas écrire s’articulent sur la dépossession de toute langue généalogique ".
A relire désormais ces lignes qu’il ne raturera plus, on ne peut s’empêcher de penser que, par un effet de reduplication qu’il appelle lecture, elles valent au moins autant (même si autres sont les formes du départ et de la dette) pour celui qui les a tracées. De ce marcheur, travailleur infatigable, il ne sest agi, ici, que d’évoquer le pas : le pas d’une démarche et les " piétinements " d’une écriture.
Notes:
(1) les citations entre guillemets sont empruntées à différents ouvrages de Michel de Certeau : " La possession de Loudun ", 2éd., Paris, Gallimard, Archives, 1980 ; " L’Ecriture de l’histoire ", 3éd., Paris, Gallimard, 1984 ; " L’invention du quotidien ", t.1, Arts de faire, Paris, UGE, 10-18, 1980 ; " La fable mystique, XVIe-XVIIe siècle ", Paris, Gallimard, 1982 ; les articles à présents réunis dans son recueil " Histoire et psychanalyse entre science et fiction ", Paris, Gallimard, Folio, 1987 ; " Qu’est-ce qu’un séminaire ? ", in " Esprit ", novembre-décembre, 1978, p.176-181 ; " Le sabbat encyclopédique du voir ", in " Esprit ", février 1987, p.66-82.
(2) L’autre " face " de ce lecteur bondissant, on la trouverait dans la définition qu’il donne, non plus de la lecture, mais de ce qu’on appelle une lecture, c’est-à-dire " mille manières de déchiffrer dans les textes ce qui nous a déjà écrits ".
(3) De l’écriture mystique en tant que telle, il ne sera pas question ici. Organisée autour d’une perte (l’Ecriture qui ne parle plus et la Parole qui ne s’entend plus) ; elle est tout entière placée sous le signe du Wandersmann, de " l’itinérant marcheur ", sur les traces duquel s’écrit ce " récit de voyage " (mais " exilé de ce qu’il traite ") qu’est " La fable mystique ".
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