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Michel de Certeau


" Ecritures "

Pourquoi écrire ? Ne pas laisser périr. Lutter contre la mort de l’extase perceptive. Ce furent les premiers textes : descriptions de soleils ou de mers... Fixer, figer un éblouissement furtif, et cela par l’activité solitaire et scripturaire qui lui succède. ce n’était pas pour être lu, ni pour relire. Quelque chose qui m’avait arrivé d’autre, peut être d’immémorial, et que d’aucune manière je ne pouvais garder, devait au moins rester sous cette figure qui l’appauvrissait et qui m’échappait : l’écrit. Le survenant m’était un " oubli " par rapport au quotidien, mais après je luttais, bien vainement, contre une autre sorte d’oubli, mon incapacité à me tenir là ou à retenir ça. L’écrit traçait donc cette double absence à moi-même, celle qui m’ouvrait une fenêtre et celle qui m’empêchait de rester à la fenêtre.

Puis écrire en pénétrant dans le savoir : notes, réflexions, études. Ecritures-labeurs. A vrai dire, elles composaient le pointillé d’une dérive. Pratiques de l’écart plus que de la compréhension, opérations investigatrices plus qu’organisatrices d’une pensée, elles consistaient à passer plus qu’à établir. Une sorte de pâtir inventeur et cursif entre les lignes et dans les marges devenait une herméneutique de l’autre, mais en quête de ce que produisait d’autre l’advenue innombrable de textes étrangers et passagers. Il s’agissait d’en brasser les mots pour en faire l’acet de chercher ce qui est à chercher. Geste de se frayer un chemin, sans trêve. Finalement, vers quoi ? Je ne sais. Le travail d’user de l’intérieur des phrases données à l’oreille ou à l’oeil donnait un reste, écrit, auquel je supposais la double fonction d’indiquer à d’autres, lecteurs inconnus, la piste d’un minuscule exil et de me rendre possible un pas en avant. Abandonner sur la route ces écrits, effets d’une recherche, c’était à la fois les oublier et avancer, l’un permettant l’autre. Peut-être cette écriture, où se parlait une absence altérante, disait-elle mieux que son contenu les ronds, les arrêts, les traversées d’une pensée hantée par le manque de la présence.

Le jour de la foi ne changea pas cette structure. Mais ce qui brillait obscurément " en avant " de moi, sans terme, j’y reconnus ce qui m’advenait et me précédait. Un verbe étranger, indéfiniment, " était commencement ". Un principe dont le statut est le duratif ne cesse de se donner à reconnaître : pas moins insaisissable pour autant, insinué dans les textes du réseau social sous la figure anodine et instable du voisin ; jamais énoncé pour lui-même, postulé plutôt, telle une parole imprononçable, par les alignements scripturaires ; marqué dans la métaphore des " folies " qui zèbrent l’ordre transparent d’une raison. Donc pas une fenêtre à proprement parler, mais la rayure qu’y dessine le diamant, de sorte qu’à tâtonner cet ordre on y pourrait faire tomber le morceau déjà coupé et, sans rien voir d’autre, découvrir, béante même si elle est infime, l’ouverture en laquelle se change le miroir. La figure se mue en visage. Ce n’est pas une métamorphose, mais la surprise, incertaine, incroyable, "" racieuse ", de voir venir ou partir ce qui se tient là.

Chercher dans un texte - le mien ou celui des autres, qu’importe ?- la " perspective " selon laquelle " il vient " ou " il s’en va ", c’est écrire. Travail attentif de trouver le biais par lequel il fuit ou s’approche, de déceler l’axe du mouvement (" littéraire " ou " réel " ? c’est la même chose) qui emporte et rapporte ce qui jamais ne peut être dit autrement : telle est la tâche qu’amorce d’emblée ce que, d’un texte, je commence à lire ou à écrire, et que va raconter le labeur itinérant de " faire " un texte.

A suivre du doigt cette fêlure organisatrice, je sais que je suis pris dans l’alternance de l’illusion et de la reconnaissance. Mais cette ambivalence d’une aliénation crainte et espérée, rien ne la surmontera définitivement, pas même " les derniers mots que je t’aurais écrits ", toi -qui es-tu ?- unique et multiple, à qui je dédie continuellement ce travail.

18 août 1973.