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Derrida Reconstruit

(A propos du livre "Jacques Derrida" par Geoffrey Benington et Jacques Derrida, ed. Seuil, coll. Les contemporains).

Par: François EWALD

Voilà le livre qu'attendent bien des lecteurs de Derrida : celui qui offrirait la clef générale de lecture d'une oeuvre dispersée dans une multitude de textes dont chacun semble s'attacher à rompre avec le précédent, celui qui introduirait une cohérence dans une oeuvre qui avait jusqu'alors déjoué toute systématicité. Celui qui, aussi, rendrait Derrida prévisible et décidable. Effectivement, Geoffrey Benington, un lecteur et ami anglais de Derrida, est parvenu dans un texte justement nommé Derridabase à ordonner la philosophie de Derrida, ou ce qui fait la trame, l'arrière-fond, la matrice autour d'une série d'une vingtaine de grande figures et thèmes : le commencement, l'écriture, la différence, le contexte, le nom propre, la traduction, la métaphore, l'inconscient, la signature, la littérature, le don, la différence sexuelle, la politique, le titre, la série, l'institution, le juif, l'être et l'autre? Ce faisant, Geoffrey Benington a construit un index pour l'oeuvre de Derrida : chacun de ces paragraphes, en effet, en même temps qu'il définit le thème et en montre le fonctionnement, vise l'ensemble de ses localisations dans l'oeuvre. Mais Geoffrey Benington a en même temps rédigé comme un manuel de cette fameuse " déconstruction ", qui constitue désormais pour le public le nom propre ou la signature de Derrida. Chacune des bornes qui balise le texte est, en effet, comme une des figures ou une des strates de la déconstruction. Mais le jeu de la différence et de la déconstruction est tel que l'identité de chacun est toujours? différée. Geoffrey Benington peut serrer Derrida au plus près d'un point de vue pédagogique et logique, celui-ci est en même temps condamné à lui échappé. C'est le contrat sur lequel est construit ce Jacques Derrida que Derrida surprendrait le " théologiciel " ou le " géologiciel " dans lequel son ami a voulu le saisir par un texte où il se dirait lui-même et livrerait l'impossible identité de sa différence. Résultat : les cinquante-neuf périodes et périphrases de Circonfession-59, autant que les années de son âge à l'époque de la rédaction du livre. Circonfession est un texte cru et parfois cruel, terrible dans la cruauté d'une écriture où Derrida semble avoir voulu se livrer sans réserve. Le texte épouse la structure chrétienne de l'aveu et de la confession et vient se greffer, s'inscrire et comme doubler les Confessions de Saint Augustin. L'autre en fonction duquel Derrida recherche son identité n'est plus un de ces grands noms de la littérature ou de la tradition philosophique, mais sa mère, malade, alitée, amnésique, presque aveugle, impuissante à le nommer et à le reconnaître.

Derrida, cherchant à se voir à travers le regard absent de sa mère, bute indéfiniment sur la cérémonie indécise de sa circoncision, la signature de son nom dans son corps, la marque de son appartenance. Mais il n'y a pas de sens à vouloir paraphraser un texte aussi personnel. Tout Derrida, manifestement, s'y trouve : la recherche tendue d'une langue qui soit enfin la sienne propre, la construction indéfiniment complexe d'un texte qui joue d'un réseau de références personnelles en abyme, l'effort impossible de se voir à partir de sa mort pour se saisir en totalité. L'écrit, cette fois explicitement autobiographique, a permis à Derrida de produire un nouveau texte, à la fois ésotérique et fulgurant, mystérieux et pourtant ouvert. Peut-être Derrida n'a-t-il jamais été aussi près de lui-même. Voilà donc sur la même page deux textes, un double texte : celui de Geiffrey Benington qui raconte le dictionnaire de l'oeuvre et, en dessous, qui court pour le déjouer, les 59 périodes de la Circonfession de Derrida. Une structure littéraire ou littérale qui n'est pas sans rappeler la composition des textes de Glas. Mais ce n'est pas tout. Le livre est scandé par une abondante iconographie qui, manifestement, fait, elle aussi, partie du texte, comme si les oeuvres