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L'Etat et la Société selon Burhane Ghalioune Par : Mohammed Chaouki ZINE Un excellent entretien a eu lieu avec le penseur syrien Burhane Ghalioune (*), professeur de la sociologie politique à l’Université de Paris-Sorbonne, dans le quotidien libanais " Al Mustaqbal " (22-24 février 2000). L’entretien révèle des points essentiels concernant la pratique démocratique dans les pays arabes, l’art de la gouvernance, le stéréotype de l’Etat, la marginalisation de l’élite intellectuelle et de la société et l’instrumentalisation idéologique du capital symbolique (la religion, les symboles patriotiques, les valeurs révolutionnaires, etc.). Le sociologue Ghalioune considère que l’Etat moderne est entrée dans la vie des pays en voie de développement comme un corps étrange diffusé par l’administration coloniale et à l’écart totalement des pays colonisés qui ont vu cet appareil administratif, politique, électoral et juridique s’installer dans leurs terres conquises et colonisées sans avoir une main participative dans l’édification de cet appareil étatique. Les mouvements nationaux en quête de l’indépendance ont vainement essayé d’intégrer cet appareil étatique dans une société encore sous la domination quasi totale des directives morales, des mœurs, des groupes ethniques, des différences linguistiques et des legs culturels et traditionnels hérités. On avait même assisté à l’occidentalisation des élites qui, outre l’étrangeté de l’appareil étatique, sont restées à l’écart de ces sociétés qualifiées souvent d’arriération culturelle sans pouvoir pour autant entretenir avec elles un lien d’acculturation et de modernisation progressives. Au lieu d’être un moyen d’intégration et de développement social, l’Etat moderne s’est transformée en appareil d’assujettissement et de mainmise dans les mains de l’élite politique. Le sociologue Ghalioune se montre optimiste quant à l’avenir des relations entre l’Etat et la société, car il estime que la nationalisation de l’Etat va occuper de nouveau les travaux sociologiques et les actions politiques pour réintégrer l’Etat dans la société. Celle-ci a besoin de celui-là pour toute organisation sociale et canonisation juridique des rapports sociaux, car l’Etat et la société ne peuvent demeurer éternellement dans des rivalités qui ne se dévouent ni à l’une ni à l’autre. Il estime aussi que l’impact non négligeable de la mondialisation ascendante va indubitablement restreindre le rôle de l’Etat comme le seul moyen d’organisation sociale, économique, commerciale et politique. C’est ainsi, malgré les craintes exacerbées vis-à-vis de cette globalisation sans père et sans repère, la société se trouve, en effet, émancipée de la mainmise de l’Etat, longuement déployée au service de minorités claniques détenant les décisions politiques et sociales. Avec les nouvelles cartes géopolitiques et internationales qui se dessinent, la société ne se met pas comme l’antagoniste de l’Etat, mais une organisation collective en quête de modèles, de règles et de normes adéquats garantis par l’Etat pour assurer son fonctionnement et son harmonie sous-jacente. L’erreur fatale, selon le sociologue, c’est que l’Etat, dans la conception arabe, a été présenté comme l’antagoniste de la société, ce qui a renforcé, évidemment, l’abus de pouvoir, l’accaparement des richesses, les inégalités sociales, les discriminations et les exclusions. L’Etat doit être le cadre politique de l’organisation sociale dans une adéquation parfaite avec la société. Qu’est-ce que l’Etat ? Selon le sociologue Ghalioune, l’Etat est l’ensemble des règles qui déterminent la tâche productive et le travail social sans quoi toute production sociale (associations, syndicats, culture, économie, etc.) se trouve paralysée et désorientée. L’Etat doit rester le seul cadre politique d’organisation au lieu de se transformer en instrument d’assujettissement et de domination. Nous avons vécu, ajoute le sociologue Ghalioune, un instrument gigantesque et bureaucratique au service des inégalités et des exclusions. Cette machine bureaucratique et cette machination politique ne peuvent perpétuer les entraves psychologiques et sociales qui empêchent l’émancipation sociale pour une réorganisation judicieuse, rationnelle et raisonnable des rapports sociaux. L’étrangeté de l’Etat par rapport à la société apparaissait dans l’usage abusif de ses canaux officiels et ses implantations omniprésentes et omnipotentes pour servir une directive et une autorité ou renforcer une idéologie et une suprématie. Ceci a évidemment élargi les fossés entre l’Etat et la société. Le premier apparaissait comme le tout-puissant et le tout-sacré irréprochable et la seconde se voyait comme une entité esclavagisée et aliénée. Selon le sociologue Ghalioune, l’équation doit s’inverser au profit de la société, sans quoi nous pouvons nous voir, sans illusion, dans une phase historique totalement dépassée. L’Etat, selon lui, doit se moderniser davantage et rester le seul cadre politique et théorique pour toute organisation et pratique sociales. Il doit rester, si on ose dire, une théorie politique inhérente à la pratique sociale ou bien un art de gouvernance et de gouvernementalité au service de la tâche sociale, économique, pédagogique et associative qui se déroule dans ce champ déployée et incessamment mouvant qu’est la société. Vouloir entraver la pratique par la théorie (quoique indissociables) et immobiliser le mouvement par l’idée, c’est contribuer dans le dysfonctionnement et la disproportion des deux entités inséparables : l’Etat et la société. Nous étions dans une " étatisation " de la société, par une pratique bureaucratique et omnipotence administrative et la tâche urgente et indispensable est de " socialiser " l’Etat, par une pratique solidaire et justice sociale dûment appliquée et répandue. Cette tâche préconisée contribue dans l’unification de l’Etat et de la société dans un travail commun de redressement et d’organisation. L’Etat gère, guide et sert de repère théorique et la société s’organise, se redresse et se déploie en fonction de cette direction (et non pas directive) et cette orientation étatiques. Tout le monde y trouve ses droits en respectant ses devoirs et l’Etat, par conséquent, gère les conflits d’intérêts et les déviations sociales d’une manière raisonnable, juste et judicieuse (l’intervention neutre et indépendante de la justice) et garantit, par ailleurs, les libertés individuelles et collectives. Cette façon d’envisager les tâches et les pratiques individuelles et collectives permet aux acteurs sociaux de s’organiser et de moderniser leurs acquis. Lorsque l’Etat ouvre des perspectives de voir, de penser et d’agir, les acteurs sociaux trouvent, en effet, dans cette ouverture politique et sociale un champ d’exploration fertile et enrichissant pour le débat public et le travail social solidaire. L’existence effective et organisée de la société civile est la condition sine qua non pour l’existence d’un Etat digne de ce nom et l’absence de l’organisation sociale signifie l’existence d’un Etat répressif incapable de garantir les libertés élémentaires pour ses acteurs sociaux. " L’atomisation " de l’Etat comme unité close, hermétique et irréprochable engendre, en fait, une société désorientée et la cible de séismes sociaux interminables. Dans un Etat, il est indispensable de différencier la " classe dirigeante " de la " classe dominante ". La classe dirigeante est celle qui contribue dans le fonctionnement adéquat de l’appareil étatique au service de la société, avec l’application des lois et le respect des libertés que cela implique. La classe dominante est la classe porteuse d’une directive au service d’une idéologie restreinte pour la préservation d’intérêts restreints. L’appareil étatique demeure ainsi l’instrument de tous les abus et les outrances en dépit des séparations (factices parfois) des pouvoirs et la délimitation des frontières politiques recommandées par les lois (la Constitution en l’occurrence). La classe dirigeante " guide " et " gère " l’organisation sociale au service de la société et la classe dominante déploie sa suprématie par le biais de bureaucraties et d’instruments étatiques omniprésents et omnipotents. Toutefois les deux classes ne travaillent pas l’une à l’écart de l’autre, car le travail dévoué de la première est souvent saboté par les rapports de force et les luttes dans la seconde. Pour instaurer une organisation et une production sociales équitables, la parole revient, en dernière instance, à la volonté du peuple qui sait maîtriser l’appareil étatique au service de ses acteurs sociaux. La restriction du champ de domination de la " classe dominante " dépend de la démocratisation de la vie publique pour que la " classe dirigeante " puisse mettre cet appareil étatique au service de l’organisation sociale. Ainsi la volonté populaire (et non pas " populiste ") met fin à toute " tutelle " d’où qu’elle vienne pour instaurer un mode de gouvernance et de comportement politique jugés par les acteurs sociaux constitutifs de la société dans son intégralité. La démocratisation et l’acculturation de la société restent les seuls éléments qui garantissent une pratique sociale ordinaire. Le sociologue Ghalioune remarque que la marginasalisation de la société par une élite avant-gardiste sous prétexte qu’elle est inculte et incapable de gérer ses affaires et connaître ses intérêts a transformé l’Etat en instrument de domination, alors que l’inverse devait se produire, c’est-à-dire que la société soit consciente de ses problèmes et ses affaires et l’Etat devient uniquement un " arbitre " pour appliquer les règles et dessiner les limites sans être partie prenante des luttes et des conflits de la société. La neutralité de l’Etat, son rôle organisateur des conflits et son orientation des pratiques et des productions sociales permettent à la société de reconnaître sa part de responsabilité dans ce jeu démocratique pour s’organiser et progresser. La question essentielle est de savoir qui tient en main cet appareil (l’Etat) pour formuler les directives, prendre les décisions et instaurer les lois qui sont responsables de la vie commune de la société. Est-ce une majorité sociale justement élue ? Est-ce une élite qui prétend détenir une intelligence hors du commun (séculière ou divine) capable de gérer la " res publica " et de trouver les solutions pour les crises les plus ardues ? Si nous croyons que la société est inculte et incapable de gérer ses affaires politiques et sociales, nous nous trouvons indéniablement dans un mode de gouvernance qui fait le clivage entre l’Etat et la société et considère le premier supérieur à la seconde, donc que la société soit soumise à l’Etat et l’écho direct de sa voix impérieuse. Par contre, si nous croyons que l’Etat n’est que l’expression de la société dans la politique, l’économie, le droit, la juridiction et la culture, nous acceptons donc la forme d’un Etat démocratique, un Etat de droit capable d’aider la société pour venir au bout de son organisation interne et de ses conflits externes pour préserver son identité face à une mondialisation transétatique et transcontinentale ascendante où les valeurs culturelles semblent perdre de pouvoir et d’impact. Prétendre que l’Etat doit restreindre les libertés pour préserver les identités n’a qu’une seule justification : maintenir le " statu quo " et la domination tous azimuts. C’est l’Etat qui doit être la voix politique, sociale, économique et culturelle de la société et non pas l’inverse. Car l’Etat n’est qu’une théorie, une idée, une règle, un arbitre, un relais et un intermédiaire, jamais la fin en soi, le but ultime ou le tout-sacré irréprochable. Vouloir ancrer dans les esprits l’image d’un Etat comme but, " téléologie " et fin en soi, c’est perpétuer sa mainmise sur la société et éterniser le rôle désavoué de la classe dominante, en dépit de l’existence d’une classe dirigeante comme représentante légitime de la société, justement élue pour défendre les intérêts communs. Le sociologue Ghalioune préconise l’inauguration d’une nouvelle ère de modernité sociale, politique et culturelle pour dépasser les vieilles polémiques sur la tradition et la modernité qui ont longuement incarcéré l’esprit dans une dualité antinomique sans pourvoir pour autant la dépasser vers un forme de réconciliation ou de substitution. Le monde arabe, remarque le sociologue, est incapable dans l’immédiat de garantir une modernité qui lui soit propre et qui se manifeste dans le comportement social, politique et civilisationnel permettant de diffuser la culture de la justice, de la liberté, de l’égalité et de la citoyenneté. Il importe les idées et les idéologies comme il importe les matières premières et les produits préfabriqués. Il s’avère incapable de créer une modernité sur mesure qui ne sacrifie pas la spécificité culturelle, raciale, historique, sociale, nationale et politique pour s’identifier à des modèles standardisés et instantanément dépassés et délaissés. Une modernité sur mesure signifie la capacité de problématiser le présent sans nostalgie excessive du passé ou bien libérer le présent de la domination autoritaire du passé. Celui-ci doit être un repère clairvoyant pour celui-là et non pas une tutelle pour paralyser carrément son progrès et son développement. Voici donc grosso modo le point de vue du sociologue Burhane Ghalioune sur le rapport Etat-Société dans le monde arabe et comme il aimerait dire, il se met dans le cadre de la modernité et la critique judicieuse et responsable de sa problématique. Il se met dans le cadre d’une modernité en quête de nouvelles approches et d’une pratique autocritique pour vivre pleinement le présent dans ses métamorphoses incessantes. Il considère que le monde arabe vit les mêmes problèmes que le monde occidental (pollution, industrie, chômage, etc.), mais les problèmes ne sont pas vus de la même façon de part et d’autre et ne sont pas non plus résolus de la même manière. Ceci est évident si l’on réfère aux deux expériences historiques, politiques et sociales respectives. Le danger, selon le sociologue, est de persister de croire à une édification d’une raison inhérente au statut arabe, c’est-à-dire qu’il faut tout d’abord passer par l’expérience occidentale dans la modernité pour aboutir à une critique de la modernité prônant le discours postmoderne. Le sociologue Ghalioune y voit une sorte d’aliénation et de sortie hors de l’histoire. Selon lui, tout le monde est concerné par les problèmes économiques, écologiques, sociaux et politiques actuels, mais ces problèmes varient, bien évidemment, d’un lieu à l’autre et les solutions proposées sont plus appropriées pour le monde occidental que pour le monde arabe ou d’autres aires géographiques et culturelles. La solution pour le sociologue est de garder une spécificité culturelle et historique sans se détacher de la réalité politique et sociale dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Il n’y a pas une rationalité arabe et autre occidentale, mais la manière dont la rationalité est appliquée comme rationalisation de la vie publique, politique et sociale est différente d’une aire géographique à l’autre. La rationalité n’a pas de nationalité, plutôt des conditions psychologiques, sociologiques, politiques et culturelles de son insertion et sa promotion. |