
Le concept géopolitique d'Occident a connu une nouvelle expansion quand les Etats-Unis ont imposé leur présence en Europe durant les deux guerres mondiales. C'est alors l'aire méditerranéenne dans son ensemble qui subit une inexorable, mais sans doute pas irrémédiable, satellisation dont on ne peut retracer ici les péripéties et les conséquences. On retiendra seulement que le violent intermède communiste a conduit l'Europe occidentale à se proclamer plus occidentale au sein de l'Alliance atlantique contre une Europe orientale rejetée dans un nouveau schisme, cette fois purement idéologique. A nouveau, le vieux schisme religieux orthodoxie/catholicisme recouvrant l'opposition Orient/Occident est en train de resurgir, notamment sur le terrain yougoslave. Il n'est pas indifférent de s'interroger sur la gestion du conflit qu'aurait adoptée l'Occident si les Bosniaques avaient fait subir à Belgrade le martyre que les Serbes continuent d'infliger à Sarajevo. On comprend comment, dans cette confrontation tragique, se concentrent tous les enjeux de sens et toutes les stratégies de puissance qui, depuis le Moyen Age, malgré le passage du théologico-politique au laïco-politique, n'ont cessé de mobiliser les acteurs et de légitimer les " guerres justes " dans cet espace idéologiquement continu, mais géopolitiquement divisé en trois sphères islam, Europe, Occident. Le dernier élargissement de l'Occident comme espace de déploiement de volontés hégémoniques, unies géopolitiquement, mais rivales économiquement, s'accomplit au sein du groupe des sept pays les plus riches (G 7) auquel participe le Japon en raison de sa puissance technologique, économique et monétaire. La primauté, et pas seulement la priorité des stratégies de puissance sur les enjeux de sens atteint ici un degré d'évidence que ne parviennent plus à voiler les procédures de travestissement à échelle internationale : une action humanitaire s'affichant comme le service après-vente des marchands d'armes, une défense des droits de l'homme dissimulant mal le vieux slogan de la mission civilisatrice, un appel à la démocratie assorti d'un soutien irrécusable aux régimes les plus négateurs des libertés élémentaires. Immense et douloureux désordre sémantique, pratiqué, répandu, perpétué par l'action conjuguée des Etats, des chancelleries, des bureaucraties informatisées, des systèmes bancaires. La sévérité et la partialité de ces propositions peuvent paraître de nature à conforter la vision radicalement négative et polémique de l'Occident nourrie par l'islamisme militant, décourageant ainsi ceux qui, dans cet Occident, s'efforcent de corriger les excès d'un discours tout aussi négatif et polémique contre l'islam en général. Mais ces critiques ne partent pas d'un camp pour disqualifier arbitrairement un adversaire au point de nier sa position objective dans l'histoire des civilisations, les responsabilités que lui confère son rôle primordial depuis le XVIIIe siècle, dans la genèse des progrès de la condition humaine, mais aussi des désordres écologiques, politiques, sociaux, culturels, sémantiques. Mes propres critiques à l'égard de ce que j'appelle la raison islamique prouvent assez que je parle à partir de ce lieu de confrontation historique et philosophique entre les enjeux de sens et les volontés de puissance : deux dimensions toujours liées et récurrentes de la manifestation humaine. Si l'Union européenne n'était devenue une réalité politique, économique et bientôt monétaire indéniable, il n'y aurait pas lieu de parler d'une distinction quelconque entre Europe et cet Occident qu'on vient de définir. Il est heureux que cette construction oblige les Européens à se préoccuper de problèmes d'identité. On remarque, cependant, que les discussions sont davantage motivées par des résistances, voire des nostalgies nationalistes que par la nécessité d'ouvrir un nouvel espace de pensée et d'action historique à la mesure des difficultés léguées par les guerres intraeuropéennes, par les expansions coloniales, par les solidarités avec un Occident dont les dérives idéologiques nécessitent un contrôle, idéalement un frein, que seule l'Union européenne est en mesure d'imposer. Vu du côté de l'islam en tant que pôle géopolitique et géohistorique, ce rôle de l'Europe doit se traduire par la réintégration de l'espace méditerranéen dans l'univers de sens et de valeurs qui ont commandé la genèse de l'identité européenne. On parle ici d'espace et non de monde méditerranéen pour ouvrir au maximum les possibilités de redistribution des appartenances, des rattachements, des valeurs, des devenirs historiques. Dans l'état actuel des mentalités, des violences idéologiques, des peurs réelles ou imaginaires, des ignorances cultivées, il apparaît irréaliste d'envisager un remembrement politique, économique et surtout culturel et historique de l'espace méditerranéen. Il faut évoquer aussi la priorité donnée par l'Union européenne à la réintégration de l'Europe de l'Est dans ses solidarités naturelles avec le monde chrétien, libéral, occidental. Cette orientation permet de mesurer par contraste la méfiance cultivée à l'égard du Sud-Est méditerranéen. On fait une exception pour la Grèce en raison, sans doute, du " miracle grec " qui enflamme l'imagination de tous les élèves européens dès la première année de lycée ; mais on continue à reléguer l'histoire de l'Empire ottoman dans les départements d'orientalisme et les présentations sommaires de l'islam. Des intellectuels qui abdiquent POURTANT, près de dix millions de musulmans vivent dans l'espace européen ; les peuples arabo-turco-iraniens finiront bien par réécrire leur histoire et réinterpréter leur religion avec les méthodes et l'épistémologie de la raison critique ; l'Europe, toujours en avance sur le reste du monde, est en train de dépasser les cadres intellectuels désuets de sa pensée politique et de son humanisme. Les théologies juive, chrétienne et islamique ne pourront pas résister longtemps encore aux démentis répétés de l'histoire et aux défis de plus en plus radicaux de la connaissance scientifique. Pour toutes ces raisons, il est permis d'entrevoir, pour l'horizon 2010, un dépassement des ruptures géopolitiques, des clivages idéologiques, des exclusions réciproques, des vérités imaginaires, des rapports de domination qui ont marqué l'espace méditerranéen depuis les premiers affrontements entre la symbolique religieuse ascendante du monothéisme, d'une part, la puissance analytique du logos grec, l'ordre impérial romain, la flexibilité du panthéon païen, d'autre part. Les classes politiques ne cultivent pas, malheureusement, la mémoire historique telle que les historiens critiques s'efforcent de la construire ; ils préfèrent sélectionner, dans les " lieux de mémoire " imposés par les historiographies officielles, les images mobilisatrices, les moments prestigieux, les héros conquérants pour galvaniser les énergies nationales, grossir les traits distinctifs du génie de chaque peuple en se servant des ennemis comme faire-valoir apologétique. Le discours politique des dirigeants européens et, davantage encore, celui des Etats-nations-partis au sud-est de la Méditerranée, est loin d'être libéré des vieux procédés de mobilisation de l'égoïsme national sacré. Que dire de l'attitude des intellectuels qui abdiquent leur compétence-savoir à mesure que les politiques et les experts monopolisent dans tous les domaines la compétence-décision ? La conjoncture actuelle nécessite pourtant de fréquentes interventions critiques non seulement pour limiter les dérives idéologiques, voire démagogiques, et électoralistes des débats, mais pour diffuser le plus largement possible les savoirs nouveaux élaborés par les chercheurs, notamment à propos de l'islam et du monde arabo-turco-iranien. En ce qui concerne la question
méditerranéenne, un grand nombre d'institutions, de rencontres scientifiques,
de publications riches d'enseignements restent ignorées même de ce qu'on
appelle le public cultivé. Quel contraste avec les engagements bruyants
qui, dans les années 50 et 60, accompagnaient les peuples en lutte pour
leur libération ou leur construction nationale ! Il est vrai que le maoïsme
et le communisme soviétique étaient alors reçus comme des voies efficaces,
inévitables pour aller vers des libérations définitives ! On ne peut s'attarder
ici sur le statut de l'intellectuel dans les sociétés arabo-turco-iraniennes
directement intéressées à l'articulation d'une vision politico-culturelle
qui répondrait aux attentes, aux sollicitations explicites de courants
de pensée non négligeables au sein de l'Union européenne. On
ne peut que constater et regretter une carence préjudiciable qui dure
pratiquement depuis l'avènement des indépendances quand, dans l'euphorie
de victoires mal gérées, beaucoup d'intellectuels de valeur sont allés
grossir les rangs de ce qui est vite devenu une nomenklatura bureaucratique.
On connaît le prix exorbitant que paient les intellectuels algériens pour
une solidarité consentie dans le calcul pour beaucoup, dans la naïveté
politique et le manque d'informations pour certains, à un Etat-parti engagé
dans la voie des démocraties populaires. Cette expérience tragique suscitera
peut-être dans tout le sud-est de la Méditerranée cet engagement critique
toujours attendu pour une relecture radicale du destin passé et futur
des peuples méditerranéens par-delà toutes les errances, tous les dogmatismes,
toutes les " valeurs " supposées, tous les affrontements destructeurs,
toutes les exclusions passionnelles qui ont étouffé et différé jusqu'ici
l'accomplissement d'une espérance indestructible. |
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MOHAMMED ARKOUN |