|
|
Luce Giard
" A qui s’'éloigne "
Un homme vous ouvre sa porte, il vous accueille,
il vous attend. On dirait qu'il vous attend depuis des années. Vous êtes
un inconnu, un étranger de passage, ou peut être êtes-vous d’'ici,
qulequ’'un vous a adressé à lui, vous venez demander une information,
un secours, un conseil, un signe. Plus souvent vous venez chercher bien
davantage, un plus essentiel, un indicible. Car vous n'êtes rien
ni personne dans la ville immense, vous croyez n’'être rien, le désepoir
vous envahit, il vous semble que bientôt vous allez sombrer dans la médiocrité,
la folie ou la drogue. déjà vous n’'espérez plus rien ni d’'autrui ni
de vous-même.
Lui vous accueille, il vous écoute, il vous devine. Sa manière d’'écouter vous rassérène, il trouve votre récit si intéessant, vos questions si justes, il s’'émerveille de ce que vous lui dites, il n’'a pas de réponse à vous donner, de recette à vous transmettre, non, il attend de vous vos réponses à vos propres questions. Il vous le dit, il vous en convainc. On dirait qu’'il vous comprend mieux que ceux qui vous connaissent de longue date, mieux que vous-même. Il vous respecte plus que vous ne vous êtes jamais respecté. En vérité il est heureux que vous soyez vous, simplement vous, vous unique dans votre différence et votre incertitude. Voilà que vous parlez comme deux vieux amis, il ne vous mesure ni son temps, ni son attention. Il est totalement présent dans cet instant d’'une rencontre, si brève soit-elle ; il apprend de vous, il vous le dit et vous le croyez. De vous, il attend ce que vous serez seul capable de dire, de faire, de penser. Il ne vous juge pas, il ne vous classe pas.
Dans le couloir sans issue où vous vous étiez enfermé, il ouvre une porte, puis s’'efface et vous laisse passer. Quand vous vous retournez pour le remercier, il a déjà disparu. Mais il vous a donné l’'essentiel : la force du possible. Vous sortez de chez lui rendu à vous-même, éveillé, vivant, rendu à votre liberté, ayant retrouvé l’'énergie d’'avancer vers votre propre vérité. Bientôt les mots qu’'il vous aura dits s’'effaceront de votre mémoire. Dans votre émotion, déjà leur banalité vous échappe. Mais il vous en restera le meilleur : une voix, un ton, un mouvement, une intensité, une ardeur que vous n’'oublierez plus. Cet homme est bon, d’'une bonté communicative, d’'une intelligence généreuse. A travers lui, vous voilà réconcilié avec l’'humanité, c’'est-à-dire d’'abord avec vous-même.
Comment a-t-il fait ? Est-ce un magicien ? Non, à ceux qui le questionnent, il se dérobe. Si l’'on insiste, il répond : " Je suis un voyageur ", ou encore " un itinérant du désir ", et plus tard " un marcheur dans la ville ". Il aurait pu être un aristocrate du savoir et de l’'intelligence, un homme de pouvoir dans l’'intelligentsia internationale, il aurait pu parcourir d'un pas rapide le sursus des honneurs et se tailler un empire à la mesure de sa créativité d’'historien, de sa perspicacité d’'analyste des sociétés passées et présentes, d’'Europe en Amérique. Il aurait pu sans rougir revendiquer comme raison sociale une place de théologien, d’'écrivain, de poète et de philosophe, ou de psychanalyste. Mais un souci éthique, une exigence de radicalité lui ont fait faire chaque fois un pas de côté. Ainsi s’'est-il écarté de ce qu’'il appelait tantôt " une logique de propriétaire ", tantôt " des calculs de robin ". De son intelligence lumineuse, contagieuse en quelque sorte, se son savoir immense venu d’'un travail acharné, il a fait le plus rare, le plus étonnant usage : non un outil de pouvoir, mais une manière de passer et de partager. Comme il fut indiqué au jeune homme de l’'Evangile, il a partagé tous ses biens.
(...)
Venez, entrez dans le cercle, nous allons nous pousser pour vous faire place. Nous vous attendions. Si delui nous n’'avions gardé qu’'une parole, qu’'une évidence, ec serait celle-là qui lui était si familière, si nécessaire, qui disait sa plus intime conviction : il faut toujours " faire place à l’'autre ". Pour vous, ce soir, j’'ouvre au hasard, presque au hasard, " L’'Invention du quotidien " : " Cet essai est dédié à l’'homme ordinaire. Héros commun. Personnage disséminé. Marcheur innombrable. En invoquant, au seuil de mes récits, l’'absent qui leur donne commencement et nécessité, je m’'interroge sur le désir dont il figure l’'impossible objet. A cet oracle confondu avec la rumeur de l’'histoire, que demandons-nous de faire croire ou de nous autoriser à dire lorsque nous lui dédions l’'écriture que jadis on offrait en hommage aux divinités ou aux muses inspiratrices ? Ce héros anonyme vient de très loin. C’'est le murmure des sociétés. De tout temps, il prévient les textes. Il ne les attend même pas. Il s’'en moque. Mais dans les représentations scripturaires, il progresse. Peu à peu il occupe le centre de nos scènes scientifiques. ( &) Le nombre advient, celui de la démocratie, de la grande ville, des administrations, de la cybernétique. C’'est une foule souple et continue, tissée serré comme une étoffe sans déchirure ni reprise, une multitude de héros quantifiés qui perdent noms et visages en devenant le langage mobile de calculs et de rationalités n’'appartenant à personne. Fleuves chiffrés de la rue " (1)
(...)
Il avait cette qualité, ou plutôt cette force rare, de s’'intéresser autant au présent qu’'au passé, au proche qu’'au lointain, au visible qu’'à l’'invisible, au rationnel qu’'au poétique. C’'est pourquoi il fut dans sa génération un historien et un analyste singulier, un homme qui fascinait et intriguait. De l’'historien, il disait qu’'il n’'est pas le découvreur d’'une vérité ultime, plus conforme au réel, mais celui dont le travail, plus modeste, s’'efforce d’'enlever du faux (2). De ce travail de l’'historien qu’'une société envoie aux avant-postes explorer ce qu’'il en fut de ses commencements, il rappelait qu’'il s’'agit en fait d’'un travail marqué par " sa relation au corps social " et dont la visée dernière est de rendre pensable le multiple, le temps, la mort (3). dans un texte intitulé " l’'histoire, science et fiction ", il soulignait avec acuité que " l’'historiographie est une science qui n’'a pas les moyens de l’'être ", non par l’'incurie de ceux qui s’'en chargent, mais parce que cette discipline traite de ce qui résiste le plus à la scientificité (le circonstanciel, le passé, la violence et la mort), c’'est-à-dire tout ce dont les autres disciplines ont dû se débarrasser pour se constituer comme sciences (4). Aussi concluait-il ce texte en suggérant que le discours historique " serait ainsi le mythe possible à une société scientifique qui rejette les mythes " (5).
Son travail d’'historien le ramenait sans cesse à sa réflexion sur le présent, à sa responsabilité sociale. A son tour cette réflexion l’'obligeait à s’'interroger sur " le retour du refoulé " avec Freud, sur l’'anthropologie du croire avec les analystes contemporains. Le temps me manque pour en parler. D’'ailleurs ce serait inutile. Prenez et lisez. Allez à sa rencontre, si ce n’'est déjà fait, faites connaissance d’'un homme si peu ordinaire. Dans la foule anonyme, marchez à la suite de ce " passant considérable " (6). Vous verrez, son écriture associe à la force de la pensée et à la précision du savoir une sorte de feu dont l’'éclat est durable. Je lui emprunte une ligne, encore une ligne, il l’'avait écrite à la mémoire de Michel Foucault. Dans sa beauté et sa justesse, je voudrais y confondre la mémoire des deux Michel, si proches et différents. La voici : " Cette vive voix échappe encore au tombeau du texte " (7).
(1) L’'Invention du quotidien, t.I, Arts de faire, Paris, UGE, 10-18, 1980, pp.33-34.
(2) L’'Ecriture de l’'histoire, 3è éd., Paris, Gallimard, 1984, p.126 ; Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, Folio, 1987, p.66
(3) L’'Ecriture de l’'histoire, pp.57-70
(4) Histoire et psychanalyse, p.94
(5) Ibid., p.96
(6) Il s’'agit d’'un mot de Mallarmé sur Rimbaud (Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, 1945, p.512) que Michel de Certeau citait souvent : voir notamment " La Faiblesse de croire ", Paris, Seuil, 1987, p.304
(7) Histoire et psychanalyse, p.51.
|
|